Extrait

Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.

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ART et Décoration Revue mensuelle d'Art Moderne SEPTEMBRE 1905 LIBRAIRIE CENTRALE DES BEAUX ARTS 13. RUE LA FAYETTE PARIS Prix de la Livraison : 2 fr. --- Sommaire - Le nouveau Musée des Arts décoratifs P. VITRY - Planches hors texte : - Cadre en bois sculpté et doré (époque de Louis XV). Tapisserie des Gobelins (Fin du XVIIe siècle). - Vénus et sa cour. Fragment de tapisserie (France, XVe siècle). - Panneau Louis XVI. - Devant de coffre en bois sculpté (France, XVIe siècle). --- 9e Année, N° 9

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Art et Décoration Revue Mensuelle d'Art Moderne COMITÉ DE DIRECTION : MM. VAUDREMER, GRASSET, JEAN-PAUL LAURENS, FREMIET, ROTY, LUCIEN MAGNE, LÉONCE BÉNÉDITE, ROGER MARX, DAMPT --- Abonnement annuel : PARIS & DÉPARTEMENTS . . . . . . . . . . . . . . . 20 fr. ÉTRANGER . . . 25 fr. Prix de la Livraison : 2 francs L’Année parue ...

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--- Le Nouveau Musée des Arts Décoratifs --- ORSQUE, il y a une dizaine d'années, une douzaine tout au plus, un mouvement se dessina, parmi les artistes et dans le public même, en faveur d'un art moderne franchement original et dégagé de toute imitation servile du passé, il sembla que l'on voulût faire table rase de tous ces enseignements et de tous ces modèles dont la génération précédente avait abusé et dont les réfractaires aux tendances nouvelles continuaient à se servir tranquillement et fructueusement. Dans un atelier, dans une revue, ici même, c'eût été une preuve de mauvais goût, presque un acte de trahison, que de s'intéresser à un « document ancien », à une « œuvre de style »; il fallait créer, inventer et publier du nouveau, de l'inédit. Cette méthode intransigeante, qu'atténuaient à peine, par-ci par-là, quelques réflexions de bon sens et quelques coups d'œil à la dérobée sur les modèles proscrits, n'a pas été sans porter ses fruits. L'enlisement dans les formes d'autrefois était tel qu'il fallait de toute nécessité quelque brutalité dans le dégagement. Mais des mécomptes, des échecs, par contre, sont venus parfois de cette brusque rupture et de cette fureur de nouveauté à outrance. Un certain malaise, par instants, s'est fait sentir dans les plus légitimes recherches. La raison n'en est-elle pas sans doute dans la rupture, fatale peut-être, mais déplorable, de toute tradition, dans le hasard évident des inspirations désorientées? Sans revenir certes aux copies serviles et aux admirations exclusives d'autrefois, ne convient-il pas de chercher plus souvent à comprendre tout au moins la beauté des œuvres anciennes, à les situer dans leur milieu, à les étudier dans leur évolution lente, logique, historique? De

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Art et Décoration ces leçons de l'histoire ne se dégagera-t-il pas, du reste, ce suprême enseignement que la transformation est la loi nécessaire de tout art vivant, que tout arrêt dans une formule est un danger de mort, que toute reproduction textuelle d'une forme ancienne est une faute contre nature? Cette étude rationnelle et désintéressée, j'en tends celle qui n'aura pas pour but la copie immédiate des formes du passé, si les exemples sont bien choisis et bien compris, ne saurait-elle enfin être féconde et vivifiante? Ce sont là des réflexions générales que la réouverture du Musée de l'Union centrale des Arts Décoratifs met à l'ordre du jour et nous engage à développer ici à son propos. Il faut reconnaître en effet que cette étude du passé, ce retour réfléchi vers les modèles anciens fut une des premières manifestations du mouvement qui a abouti, de notre temps, à ce qu'on a appelé la Renaissance (et ici renaissance veut bien dire résurrection) des Arts Décoratifs. Il y a près d'un demi-siècle que des gens clairvoyants jetèrent le cri d'alarme; la manie déprimante de l'imitation antique, la recherche stérile du beau absolu, la distinction académique du grand art et des arts mineurs, le goût mesquin de la majorité des Français sous la Restauration et la monarchie de Juillet avaient desséché la veine de nos artistes, amoindri notre renommée, mis en péril l'avenir de nos industries. On s'en aperçut dès l'Exposition de 1851 à Londres et un rapport célèbre et plein de vues profondes du comte Léon de Laborde signala le danger dès ce moment. D'autre part, l'intelligence plus nette des ressources et des qualités éminentes de notre art national d'autrefois révéla plus précisément encore les erreurs présentes et les méthodes possibles pour y remédier. Des hommes comme Mérimée, comme Viollet-le-Duc contribuèrent à réveiller les consciences endormies. La for-

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Le Nouveau Musée des Arts Décoratifs mule, nouvelle alors, du Beau dans l'utile tendit à se substituer à celle du Beau absolu. Cependant le mouvement indiqué en France s'accélérait en Angleterre. Les Ecoles et le Musée du South-Kensington s'étaient fondés au lendemain de l'Exposition de 1851 et progressaient rapidement. Dix ans plus tard, les progrès de l'industrie anglaise étaient sensibles, tandis que, chez nous, le style Napoléon III ne paraissait pas de nature à relever l'art français de la décadence Louis-Philippe. En 1863, s'ouvrit, à Paris, sous la direction de l'architecte Guichard, la première exposition des Beaux-Arts appliqués à l'industrie. Le titre était caractéristique de l'effort tenté et du principe (contestable peut-être, mais généreux), mis en avant : on voulait faire rentrer l'Art dans la production industrielle, mais le lui imposer du dehors, le lui superposer en quelque sorte. Ce vice de conception initial fut en grande partie la cause de mainte erreur et de mainte déviation. Au lieu de laisser la production usuelle reconquérir par sa propre logique, par le développement de ses lois nécessaires, la beauté dont elle est susceptible, on chercha trop souvent à en tirer des œuvres prétendues artistiques, soit par l'accumulation exceptionnelle d'ornements inutiles, soit par la copie plus ou moins intelligente de modèles anciens consacrés par une admiration séculaire. Quoi qu'il en soit, la commission d'organisation de l'Exposition de 1863, siégeant en permanence, constitua « à ses risques et périls », une société d'initiative privée qui prit le titre d'Union centrale des Beaux-Arts appliqués à l'industrie. Un grand nombre de personnalités vinrent se grouper autour d'elle, des sculpteurs comme Barye et Carrier-Belleuse, des peintres comme Claudius Popelin et Louvrier de Lajolais, des céramistes comme Deck et Eugène Rousseau, des critiques comme Burty, Champfleury, Paul Mantz, etc... Leurs efforts réunis aboutirent en 1865 à une nouvelle Exposition, beaucoup plus considérable, qui comprenait notamment une section rétrospective très importante, pour laquelle les grandes collections françaises s'étaient largement ouvertes (rappelons seulement, parmi celles qui se sont dispersées ou qui ont échappé à la France, la collection Double et la collection du marquis d'Hertford), et où figuraient les spécimens les plus variés de l'art industriel de tous les temps et de tous les pays. C'était l'affirmation des Coffre en bois décoré de nventures en fer forgé (xiiième siècle).

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Art et Décoration droits du modèle ancien, à quelque époque, à quelque pays qu'il appartint, reconnu comme source d'inspiration pour l'art moderne, et le succès que rencontra l'Exposition montra l'acceptation générale de ce principe auquel on attribuait déjà le succès des artisans anglais, à même depuis dix ans de profiter des enseignements du South-Kensington. On alla certainement dans la suite beaucoup trop loin dans cette voie; on se précipita sur ces modèles nouvellement remis en honneur pour les copier intégralement, sans doute parce qu'on avait pris l'habitude, au temps de la tyrannie gréco-romaine, de pasticher avec servilité les soi-disants types éternels du beau qu'étaient les œuvres antiques. Quelques esprits sages, comme Adrien de Longpérier, protestèrent, assez timidement du reste, contre cette « imitation trop servile des types anciens ». L'intérêt des artistes, disait Longpérier dans un discours officiel, ne doit-il pas leur conseiller de « tenter une voie qui leur soit propre et dans laquelle ils montreraient du moins la fécondité de leur imagination?... » Le rôle fécond de ces exhibitions, consistait surtout, ainsi que le constatent d'autres rapports officiels, à exciter la curiosité de tous, à permettre les comparaisons entre les œuvres du passé et celles du présent, au désavantage de celles-ci bien souvent, à réveiller chez les artisans le souci du métier, le sens de certaines techniques abolies, à ramener enfin l'intérêt général vers ces produits, si méprisés jadis, de l'art industriel et décoratif de tous les temps, à rompre les barrières étroites dressées par l'esthétique classique et à élargir le goût général. En dehors de la manifes-

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Le Nouveau Musée des Arts Décoratifs Page 69 Text Content tation brillante de 1865, l'idée des organisateurs de l'Union Centrale était bien, du reste, de rassembler des collections définitives de modèles et d'objets, de fonder un musée qui put rivaliser avec celui du South-Kensington. Malheureusement cette idée, commencée de réaliser pour la bibliothèque, ne put être menée aussi activement dès l'abord pour le musée. D'autres expositions magnifiques eurent lieu dans la suite, Art oriental, Histoire du Costume, Arts du Métal, du Bois, du Feu, etc., mais toujours temporaires. Pendant ce temps, cette remise en valeur des produits de l'art ancien, même simplement considérés comme modèles de goût et de style, accroissait d'autre part un mouvement qui a grandi jusqu'à notre époque dans des proportions colossales et parfois singulièrement exagérées, celui de la curiosité. Or celui-ci, en même temps qu'il contrariait les légitimes aspirations des artistes contemporains, sans cesse heurtés à l'indifférence des amateurs, uniquement passionnés pour les œuvres anciennes, bonnes ou mauvaises, sincères ou falsifiées, rendait extrêmement difficile la constitution de collections historiques complètes, les documents qui eussent dû y figurer devenant l'objet d'une spéculation effrénée. Le South-Kensington avait pris, au bon moment, une avance considérable qu'il ne devait plus être possible de rattraper. De plus, les événements de 1871 avaient arrêté l'essor de la jeune société; reprise par Edouard André, fondue avec un autre groupement analogue créé par le duc de Chaulnes en 1877 et devenue l'Union Centrale des Arts Décoratifs, celle-ci allait trouver enfin, en 1882, dans la loterie Image Caption Dressoir en bois, France (2e moitié du XVIIe siècle).

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Art et Décoration qu'elle fut autorisée à instituer à cette date, les ressources qui lui avaient manqué jusque-là pour la fondation de son Musée. Ce Musée, qui s'ouvrit au Palais de l'Industrie, s'était constitué d'abord à l'aide d'objets, de fragments de boiserie notamment, déposés par l'Etat ou la Ville de Paris; quantité de moulages s'y étaient joints, puis des achats, des dons, des legs, l'avaient enrichi peu à peu. Il lui était toujours resté dans ce local d'exposition quelque allure provisoire et incertaine. En 1898 la démolition du Palais de l'Industrie jeta les collections sur le pavé. L'infatigable persévérance du président qui avait succédé à Antonin Proust à la tête de l'Union, M. Georges Berger, obtint alors de l'Etat l'asile glorieux mais onéreux du Pavillon de Marsan. On se rappelle dans quel état se trouvait cette partie du Louvre, hâtivement construite pour le gros œuvre par l'Empire, brûlée par la Commune, incomplètement rebâtie et aménagée par la République et encombrée par les volumineuses archives de la Cour des Comptes. Il a fallu sept années de diplomatie et de travaux, dont l'Union, par suite des conventions passées avec l'Etat, a dû payer tous les frais, pour éliminer les dossiers poudreux, achever ou refaire les constructions de l'Empire, sculpter les pierres d'attente posées par Lefuel, renoncer à son escalier monumental, devenu inutile puisque les appartements des Tuileries où il conduisait avaient disparu, installer enfin dans un local qui n'avait nullement été prévu pour cet usage, un Musée qui n'avait cessé de s'accroître

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Le Nouveau Musée des Arts Décoratifs pendant ce temps et qui, en particulier dans les derniers mois, venait d'être augmenté de l'énorme collection de documents précieux mais difficiles à présenter légués par Emile Peyre. Les travaux d'architecture ont été menés par M. Redon, l'aménagement de détail, des salles par M. Lorain. M. Metman, qui avait succédé dans la conservation du Musée à M. Gasnault, a dirigé l'installation des collections avec toute l'intelligence et le goût dont il est capable. Nous ne saurions enfin omettre ici les noms des hommes comme MM. Jules Maciet et Raymond Koechlin dont la collaboration morale et matérielle a été si précieuse et dont l'esprit, le goût, le sens artistique clairvoyant et délicat a laissé sa trace en tant d'endroits du Musée, qu'il s'agisse de la présentation des objets, ou qu'il s'agisse de leur choix; il suffira même d'un coup d'œil jeté aux étiquettes pour s'apercevoir, en particulier, dans quelle large mesure la générosité, aussi inépuisable qu'avisée, de M. Maciet, a concouru à l'enrichissement intelligent des collections. Mais il faudra de plus descendre à la bibliothèque, installée aujourd'hui dans une claire et accueillante galerie du rez-de-chaussée, pour avoir le sentiment complet de l'action de ce dernier dans la maison, pour se rendre compte des services que peut rendre l'énorme collection de documents graphiques de toute nature, constituée et méthodiquement classée par ses soins diligents. L'ensemble de ces efforts réunis, dont nous pouvons juger maintenant le résultat, vient de doter la ville de Paris d'un musée qui, malgré tous ceux qu'elle possède déjà, lui faisait gravement défaut, qui est appelé à grandir évidemment dans de larges proportions, à devenir populaire et à rendre les plus grands services. Est-ce à dire, comme on le pensait en 1865, que ces réunions d'objets, anciens ou modernes, soient destinées à être le grand levier qui doit

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Art et Décoration Lutrin en bois (xve siècle) soulever l'imagination des artistes et aboutir, presque par sa seule vertu, aux créations les plus fécondes et les plus variées? Nous ne le pensons plus. Mais nous ne pensons pas davantage, comme certains amis intransigeants de l'art moderne, qu'elles puissent être un danger permanent et exercer une action déprimante sur la production artistique moderne. Toute institution, toute création humaine est susceptible évidemment d'entraîner quelque danger si l'on n'en use sagement. Mais, d'abord, il est toujours licite de ne pas user de celle-ci; il y a, de plus, bien des manières d'en profiter. « Je ne crois pas beaucoup, écrivait récemment notre ami Gaston Migeon avec autant d'impartialité que d'à-propos, à l'influence efficace du musée sur l'instinct créateur de l'artiste. Il pourra du moins trouver ici un asile où rêver sur de belles formes, de beaux motifs de décor ou de belles couleurs ». D'ailleurs, est-il indispensable de mettre sans cesse en avant l'intérêt de l'artiste? C'est à celui-ci de savoir tirer profit des ressources qui lui sont offertes comme à tout le monde, en les utilisant suivant ses méthodes et ses besoins particu- Fragment de stalle d'église (xve siècle)

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Le Nouveau Musée des Arts Décoratifs Stalle en bois. Ecole du centre de la France (1re moitié du xvie siècle). liers. L’œuvre n’est-elle pas ici essentiellement d’intérêt général? N’est-il pas légitime que dans un temps nourri d’histoire comme le nôtre, où la conscience du passé est de plus en plus une nécessité, presque une obligation morale, il y ait quelque part une institution qui se charge d’enregistrer les efforts de nos artistes d’autrefois dans tous les domaines du décor domestique ou public, de nous faire connaître aussi ceux des artistes lointains dans l’espace comme dans le temps? Pour ne prendre que quelques exemples, où pouvions-nous nous rendre compte, avant l’ouverture de ce musée, de ce que fut l’effort, historique désormais, d’où se dégagea la technique merveilleuse et l’art naturaliste d’un Gallé? Où trouvions-nous représenté l’art décoratif français de 1860 à 1880? Et d’autre part, où pouvions-nous prendre conscience de l’éclat de l’art de l’Orient, évocateur et éducateur au premier chef, de l’ingéniosité ornementale des Japonais encore insuffisamment représentés ici, mais qui ne tarderont pas certainement à l’être ainsi qu’il convient? Sans doubler les collections déjà existantes, sans chercher inutilement à reconstituer les