Excerpt

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--- LES SALONS DE 1910 Le plus simple sera d’en parler successivement, selon leurs dates d’ouverture : car, même en éliminant le plus de noms que possible afin d’éviter le fâcheux et inutile palmarès tel que le composent les reporters, on ne saurait trouver entre ces deux expositions énormes les éléments d’une synthèse critique. La Société Nationale est d’excellente tenue : n’y cherchons rien d’imprévu. Nous sommes chez des réalisateurs de morceaux que l’idéologie ne tourmente point : bons ouvriers, avant tout. Mais en songeant à la peinture « d’avant-garde », à la laideur, à la prétentieuse ignorance, à la folie des Indépendants et du Salon d’Automne, on éprouve ici une rassurante sensation de sincérité calme, de santé, d’équilibre. Ici c’est, après tout, l’Ecole française, avec son style et son talent parvenus à maturité : nous ne sommes pas chez des aliénés, mais chez des artistes. Cela eût paru tout naturel jadis : aujourd’hui c’est relativement admirable. Des morceaux, et rien que cela : des portraits et des paysages, pas une composition, pas une synthèse décorative, pas une recherche intellectuelle, uniquement de la tech- --- PIERRE ROCHE. L’éducation d’Achille (plomb, bas-reliefs pour une écritoire).

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L'ART DÉCORATIF GASTON LA TOUCHE. Le Poète. (Société Nationale.) nique, et quelquefois une certaine intensité de sentiment. Prenons ce qu'on nous offre, et estimons-nous heureux de posséder, à défaut d'héritiers de Delacroix, un groupe de peintres d'un objectivisme si solide, si sain et si loyalement servi par le scrupule d'un beau savoir. Le portrait est leur plus sûr moyen de se faire goûter. On en trouvera ici un certain nombre qui sont vraiment beaux. Avant tous il conviendra de citer ceux de M. Jacques- Emile Blanche. M. Blanche offre, depuis vingt ans passés, l'exemple d'une volonté rare et de la passion du travail. Il n'a cessé de chercher le perfectionnement de sa technique. Il est parvenu à une virtuosité extraordinaire, et à présent cette virtuosité qu'on lui enviait et lui reprochait s'est élevée d'un degré, elle est devenue de la science authen- tique, mise au service d'un goût, d'un style, d'un sentiment qui font de M. Blanche un noble artiste. Ce titre, nul ne l'a mieux mérité, plus vaillamment gagné par la probité

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L'ART DÉCORATIF d'un labeur méthodique en son acharnement, et les résultats sont superbes. Vous pouvez étudier ce double portrait de vieillards qui s'appelle Anniversaire, vous y trouverez les plus fortes qualités de facture, mais aussi la révélation d'une émotion sourde et d'un tact psychologique infini. L'effigie de la duchesse de Rutland vous fera mesurer la distance énorme entre un stylisateur raffiné et les criardes exhibitions de poupées des portraitistes JACQUES BLANCHE. Anniversaire. (Société Nationale.)

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L'ART DÉCORATIF mondains : il y a ici un peu de l'âme de Whistler. D'autres envois, et une série d'études exposées dans les salles du rez-de-chaussée, vous aideront à comprendre par quels beaux et sérieux efforts de préparation, par quelles scrupuleuses analyses des maîtres anciens, M. Blanche s'est imposé de discipliner son talent. Il faut voir ses fleurs, ses natures mortes, pour concevoir à quel point il aime son art, ne vit que pour lui, et tente sans cesse d'en pénétrer les plus subtils secrets. On peut critiquer, car rien n'est impeccable : on peut dire qu'il y a dans l'art de M. Blanche un peu trop d'insouci de l'atmosphère, un souvenir trop impérieux des musées. Mais si quelqu'un de notre époque a su se défendre du laisser-aller, de la folie ambiante, du mauvais goût, de l'insincérité, si quelqu'un a senti la noble nécessité de maintenir une libre et pure tradition, si quelqu'un a été sévère envers soi-même et a trouvé sa joie dans les hautes difficultés, c'est bien lui, et peut-être plus que tout autre. M. Blanche n'a jamais obtenu un succès bruyant : il n'a pas fait ce qu'il fallait pour cela, bien qu'armé d'une technique qui lui eût tout permis. Mais par degrés le voici parvenu, sans un bluff, sans une compromission, au premier rang des artistes de son époque, de ceux qui sont forts de la vraie force. M. Leonetto Cappiello, qui s'est fait si rapidement connaître par ses affiches paradoxales et HAROLD SPEED. Portrait de Mrs Patrik Campbell. (Société Nationale.)

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L'ART DÉCORATIF ses fines caricatures, décèle depuis peu l’ambition de dépasser sa réputation d’humoriste et d’affichiste. Déjà un grand portrait nous en avait avertis l’an dernier. Cette fois M. Cappiello, avec une figure de mondaine d’une souple exécution et d’une couleur brillante, envoie une œuvre qui est une des plus belles de ce Salon. C’est le portrait en pied de M. Henri de Régnier, et c’est une merveille de ressemblance, d’intuition psychologique, de présentation et d’harmonie. Je ne crois pas qu’on puisse définir un caractère avec plus d’esprit et de pénétration : M. Henri de Régnier est là tout entier, physiquement et moralement — et désormais nous ne devrons parler de M. Cappiello que comme d’un peintre qui s’amuse à faire aussi des affiches. Il nous y oblige d’emblée par une telle œuvre où s’atteste le sens du style et du beau dessin. Un autre portrait devant lequel on pourra s’arrêter longuement, c’est celui d’une jeune violoniste, par M. Armand Point, dont les tendances d’art ne sont pas de celles que j’approuve toujours ; incontestablement c’est une peinture savante, profonde, d’une matière superbe, d’un coloris puissant, d’un dessin sans défaut, une œuvre qui dénote le plus grand talent, et qui n’offre prise à aucune des critiques plus ou moins légitimes qu’on a pu adresser aux compositions allégoriques de son auteur. Quels beaux noirs veloutés, quelle lu- LEONETTO CAPPIELLO. Portrait de M. Henri de Régnier. (Société Nationale.)

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L'ART DÉCORATIF mière tamisée et mystérieuse! Il y a là une séduction, un charme, une fermeté, une élégance sans affectation ni sécheresse qui sont propres à désarmer bien des détracteurs, et qui montrent tout cas que si M. Point s'éloigne volontairement des tendances modernes, il peut, quand il lui plaît, se prouver capable d'un mérite uniquement pictural, sans le concours de l'archaïsme. C'est d'un vrai beau peintre. On peut en dire autant, pour des raisons bien différentes pourtant, de M. Boutet de Monvel. Des deux figures d'hommes qu'il expose, si l'une est par trop semblable à une estampe en couleurs, avec ses cernures, ses teintes plates et sa sécheresse voulue, l'autre, en costume sportif dans le plein-air, est vraiment d'une crânerie, d'une robustesse et d'une largeur étonnantes. Quelle leçon donne la carrière de ce jeune homme, le plus doué de sa génération, aux pseudo-novateurs, aux fauves, aux exas- ARMAND POINT. Portrait de Mlle L. D. (Société Nationale.)

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L'ART DÉCORATIF B. BOUTET DE MONVEL. pérés des Indépendants et du Salon d'Automne! On n'interviewe jamais M. Bernard Boutet de Monvel, il ne signe pas de manifestes et ne croit pas avoir inventé la peinture; mais il travaille beaucoup et tout ce qu'on voit de lui est fort, sain et plein de puissance. M. Woog est aussi un jeune peintre en grand progrès, comme l'atteste une figure

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L'ART DÉCORATIF. féminine d'un coloris énergique, morceau excellent, où manque pourtant encore la révélation de la vie intérieure. Quant à M. Caro-Delvaille, il oscille, il tâtonne. Assurément sa technique est infiniment plus forte que ses conceptions ne sont précises : peintre de nu par instants admirable, capable de natures-mortes d'un surprenant brio, harmoniste savoureux, il manque d'expression et de vie, a'tout à coup des timidités qui HENRI LEBASQUE. Pianiste. (Société Nationale.) avoisinent la fadeur académique, des lourdeurs inutiles, et une singulière inégalité. Toujours sincère et studieux, que ce peintre est donc décevant, et pourquoi au juste l'est il? On s'irrite de ne point deviner, et cette irritation est encore une forme de sympathie. Quelques œuvres de valeur sont dues à des étrangers. C'est un des plus remarquables portraits de cette exposition que celui de Miss Patrick Campbell, par M. Harold Speed, superbe de style, d'allure, de tonalité, de vie. Ce sont des œuvres délicieuses que les figures de Mlle Olga de Boznanska, des œuvres rappelant les Carrière colorés de la

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L'ART DÉCORATIF première manière, avec des passages de ton d'une finesse rare, une saveur, un éclat doux, une fluidité, une tendresse qui sont le fait d'une artiste de race. Il y a déjà longtemps d'ailleurs que, sans bruit, Mlle de Boznanska expose des portraits remarquables, d'une facture bien à elle et d'un sentiment de mélancolique distinction. C'est un portrait parfois digne de Fantin-Latour que la Petite brodeuse de M. Hermann Courtens. C'est un morceau magistral que le double portrait de Mrs. Nickers peint par MAURICE DENIS. Le Christ aux enfants. (Société Nationale.) M. J.-J. Shannon, dans une si pure harmonie grise, avec un mouvement si souple et si discrètement vivant. Pour une telle œuvre, ou pour celle de M. Speed, on donnerait sans regret les trois envois de M. Boldini. C'est toujours la même présentation zigzagante et déhanchée de figures campées sur un plancher inexistant, la même allure d'affiches provocantes, la même impersonnalité des pieds et des mains, la même habileté confinant à l'acrobatie, la même sécheresse d'une exécution égratignée, balafrée, le même manque de distinction, de tenue et de goût malgré la discrète monochromie des gris et des bruns. On ne peut plus mal user et abuser de la virtuosité! Si les portraits de M. de la Gandara rebutent par la désespérante froideur de leur expression, du moins sont-ils, auprès de ces escamotages, propres à forcer le respect par leur belle tenue d'art, la perfection de leur exécution et le calme de leur élégance.

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L'ART DÉCORATIF Enfin, si vous aimez la peinture pour la peinture, si vous êtes sensibles à la qualité moelleuse d'une touche, à la subtilité d'une relation de tons, à la « musique de la nuance », vous découvrirez, à droite et à gauche d'un tableau de M. Courtois qui est peut-être le pire tableau de toute sa vie, quatre petites études de mères et d'enfants, de tout petits cadres très modestes. Dans ces riens-là, plusieurs membres de l'Institut et bien des peintres cotés pourraient apprendre quelques principes essentiels de leur art. L'auteure est Mlle Béatrice How : bien qu'elle soit associée à la Société Nationale, je ne connaissais pas encore LOUIS DEJEAN. Un torse (plâtre). (Société Nationale.)

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L'ART DÉCORATIF son nom ni son talent, mais je n'oublierai ni l'un ni l'autre à l'avenir. Voilà quelqu'un qui peut porter le nom d'artiste. Des scènes pittoresques, vivantes et bien composée de M. Hochard, un bon intérieur, solidement dessiné et peint, de M. Truchet, nous conduiront à la transition entre le portrait et le paysage. Il faut regretter que M. Maurice Denis soit moins bien inspiré cette année, encore qu'il reste toujours un suave coloriste et un décorateur subtil, car il est le seul en ce Salon à tenter des compositions régies par une idée générale. On ne peut guère compter comme telle la scène religieuse peinte par M. Charles Cottet dans la cathédrale de Burgos : de si magnifiques qualités de dessin et de couleur devraient peut-être aider au développement d'un sentiment mystique. Cette forte étude de pure facture est encadrée par deux aspects de Burgos et de Cordoue au soleil couchant qui compteront parmi les plus beaux paysages de ce AUGUSTE RODIN. Un torse de femme (plâtre) (Société Nationale.)