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CLÉMENTINE-HÉLÈNE DUFAU
Comme j'attendais, paupières fermées, le baiser du bel Automne, je sentis seulement qu'il se penchait pour poser sur mes mains ouvertes ses lèvres brûlantes, sanglantes et vivantes comme le soleil des îles heureuses.
CAMILLE MAUCCLAIR.
L'art de cette époque demeure admirable en sa compréhension de la vie. Tous ils nous la firent aimer : la gravité de Puvis de Chavannes s'unit à la joie de Besnard, la violence contenue de Rodin se relie à la laborieuse inquiétude de Constantin Meunier, la mélancolie de Bartholomé ou de Ménard s'amplifie d'une telle dignité qu'on ne peut laisser d'aimer la vie qui là encore se témoigne.
Cependant la femme aura eu peu de part à la conduite de ce mouvement. Adonnée à l'art, son âme traditionnaliste se laisse étreindre des faibles soucis immédiats et n'ose point s'échapper d'elle-même. La grandeur du geste de fraternel encouragement passa au-dessus d'elle : elle ne tenta pas de joindre sa main aux mains déjà tendues, et sans comprendre la charité plus grande du geste qui crée, elle ne sut traduire d'ordinaire que la moindre vie de ses propres sentiments ou de ses propres préoccupations.
Trop rares quelques-unes s'affirmèrent contraires; l'une d'elles, à qui cette étude est consacrée, accroît encore le regret de leur petit nombre et la puissance de son œuvre témoigne quelle force d'autres peut-être eussent apportée à la doctrine de la vie, si elles eussent voulu délaisser le souci de leur propre faiblesse pour tenter de traduire au travers d'elles l'universelle grandeur de vivre.
...
Une œuvre dont le développement se poursuit encore sous nos yeux ne saurait justifier par sa seule abondance le soin que l'on prend de la définir si elle ne présentait en son inachèvement même l'impression d'un caractère si personnel que l'on en peut parler presque comme d'une œuvre déjà lointaine et définitivement arrêtée, et quelques considérables espérances que nous fondions sur ses expressions futures, cette œuvre semble maintenant être parvenue en un point assez haut pour qu'il soit convenable de s'y arrêter quelques instants et d'en considérer la logique et volontaire conduite avec l'émotion où se mêle, au souvenir des joies éprouvées jusque-là, le désir des joies à venir encore inconcevables, mais certaines.
Ceux qui n'eurent point, dès 1895, alors que Mlle Dufau exposait son premier tableau Les Ricochets, l'impression délicieuse pour des passionnés d'art de se trouver en face d'un talent assuré dont l'épanouissement demeure une certitude, ceux-là en respireront encore comme le parfum en considérant quel fut le chemin de grâce et de beauté volontaires par où s'en vint cette jeune femme vers les admirables compositions d'à présent.
Ce fut une affirmation soudaine et forte. En un cadre volontairement restreint, presque sans horizon, dans l'ambiance lumineuse, on a constaté que les artistes de cette époque étaient prêts à travailler ensemble, à partager leurs talents et leurs idées, à travailler ensemble pour construire un monde meilleur.
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neuse qui flotte sur le fleuve et dont le reflet supplée au ciel qui manque, en en donnant l'impression, un enfant nu s'essaye à faire courir des pierres sur l'eau, — geste simple sans pensée, joie seule de jouer dans la pureté de l'air et de l'heure, libre expansion physique d'un corps frêle, naïfs et Dufau : la vie sans pensée, la vie «sans choix», sans charme autre que d'être la vie, comme suivant le précepte de l'admirable Jules Laforgue : «La vie! la vie, et encore rien que la vie, c'est-à-dire le nouveau, faites de la vie vivant telle quelle, et laissez le reste, vous êtes sûrs de ne pas
sains ébats sans contrainte. Vraiment toute la vie charmante et simple vivait là.
Deux ans plus tard, les Enfants de Mariniers traitaient un sujet analogue : la touche devenait plus ferme en même temps que le réalisme de la conception se précisait : comme dans un mépris de ce qui veut attirer et plaire, ne tirant tout le charme que de la vie elle-même, et sans s'ingénier à «choisir», dans le décor étroit et vulgairement réel d'un ponton et d'un gouvernail de chaland, elle voulut concentrer une impression vivante de ces enfants, joyeux de la fraîcheur de l'eau mouillant leurs corps demi-nus, heureux de ne se soucier de rien et de s'ébattre.
Ce fut le premier stage de Mlle C. H. vous tromper. Faites de la vie.» Sur cette base de réalité va s'édifier lentement l'œuvre de pensée.
Entre temps l'œuvre de grâce s'annonçait : l'étude de femme lisant, exposée en 1896 sous le titre de Passe-Temps, en fut un prélude charmeur : charme sans afféterie ni mignardise, scène d'intérieur où vibre une lumière contenue qui caresse d'une adorable façon l'épaule et la poitrine nues de la femme et qui erre aux objets épars sur la table, décor restreint encore et simple, mais dont l'agencement témoignait d'un sens décoratif qui devait bientôt s'affirmer. Ce n'était plus là l'allure libre et le plein épanouissement des Ricochets; dans cette étude une contrainte un peu pénible se
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sentait, inquiétude d'une âme d'artiste qui voudrait se traduire toute et, pleine de désirs nouveaux, se sent à l'étroit et s'impatiente de n'être point encore tout à fait en mesure de les pouvoir exprimer. Le souci traduction totale de la vie, unissant intimement l'expression de la vie humaine et celle de la Nature en une dépendance réciproque pour l'expression plus grande de toute la beauté de vivre. Le cadre s'élargissait peu
d'une pensée plus profonde et d'un art plus large hantait désormais cette volonté et cette énergie qui se défiaient encore d'elles-mêmes.
Les Jeux d'été et Femme et Fleurs vinrent donner une forme à ces désirs et un apaisement à ce souci : la discrète mélodie tendait vers la symphonie; les thèmes de l'eau, des fleurs, de la chair nue modelée de lumière tentaient de s'unifier pour une à peu; la grâce s'affirmait plus ample et plus gravement harmonieuse dans Rythme. Abandonnant le souci d'un exclusif réalisme, sous l'injonction de la volonté de pensée, l'œuvre lentement devenait intellectuelle, et normalement sans rien perdre de ce sens de vie exacte qui fit dès l'abord le charme des premières compositions, sans rien perdre de cette science de la lumière, de cette passion de jeunesse et de clarté qui
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dénonce indubitablement cette œuvre en même temps qu'elle la fait puissante et saine, mais en y adjoignant la force d'une pensée consciente qui ne vit point seulement, mais juge la vie et la sait belle, le réalisme des Ricochets atteignait logiquement le symbolisme de l'Automne et de la Grande Voix.
Je ne sais pas parmi les contemporains l'exemple d'une conduite plus volontaire et plus logique d'un tempérament d'artiste et ce qu'il faut admirer davantage de l'œuvre ou de la volonté qui la mena.
Cette œuvre apparaît précisément trop volontaire pour qu'il soit aisé de démêler quelles influences s'y exercèrent, et sans chercher plus longtemps d'effectives influences dont l'artiste lui-même n'a point toujours conscience et dont l'attribution peut n'être que gratuite, peut-être y aura-t-il plus d'intérêt à relier sans affirmation d'influence l'œuvre de Mlle Dufau à celle de peintres du passé ou du présent auxquelles l'âme qui s'y exprime s'apparente.
Si l'on peut dire de Mlle Dufau qu'elle s'est complue à peindre «la chair florissante et saine, la riche et frémissante palpitation, la pulpe sanguine et sensible qui s'épanouit à la surface de l'être animé», comme Taine le dit de Rubens et des peintres de son époque, le sens féminin de charme presque involontaire qui l'éloigne aussitôt de la violence de ceux-ci et de l'expression brutale devant laquelle ils ne reculent point incite à chercher ailleurs quelque rapport plus intime, si l'on peut ainsi dire, encore que ce ne soit qu'un fil tenu par quoi l'on se plaît à joindre deux lointaines âmes d'artiste, et qui n'a peut-être point d'autre réalité que notre involontaire impression.
Des Ricochets à la Grande Voix la force sut s'exprimer sans violence, et le contentement de la chair qui s'y affirme se dégage de toute sensualité; le but de l'artiste qui fut d'exprimer l'équivalence du nu antique dans une atmosphère modernement réelle et vivante fut atteint par le charme d'une force le plus chastement puissante qui soit. Ce n'est point là la marque des Flamands, cependant que le sens antique de l'Italie du XV° siècle offre nécessairement un peintre où quelque chose de l'essence même de l'œuvre de Mlle Dufau se retrouve sans étonnement, et c'est l'un des plus grands : Corrège.
L'amplitude des formes qu'il évoqua le distingue autant des Italiens de son époque que sa naturelle noblesse éloigne ses nudités splendides des personnages flamands; cette amplitude n'est pas le moindre signe de puissance de Mlle Dufau, en même temps que l'ensoleillement persistant dont elle éclaire ses visions rappelle la claire compréhension de l'admirable Italien. Ils ont tous deux le même amour de la vie et des formes saines; de leurs œuvres se dégage plus qu'une sensation, comme une émanation de chaleur douce et caprice, et la lumière s'y répartit selon le même mode qui fait de leurs toiles une clarté totale d'où se détachent graduellement par endroits des clartés plus fortes.
Mais il y a chez Corrège une inimitable séduction par quoi il s'élève au-dessus des peintres de tous les temps, séduction faite de noblesse à la fois et de charme simple; ce n'est point tant par la séduction que par la puissance que Mlle Dufau nous saisit, et dans ces raccourcis qui sont une expression commune au peintre italien et au peintre moderne, l'un donne une impression de grâce et l'autre exprime le sens d'une énergie inquiète. Ainsi s'éloignent l'un de l'autre ces deux peintres ici réunis; car si l'enveloppe extérieure de leur œuvre semble bien attester une réelle parenté, la pensée qui conduit chacune d'elles est lointainement différente, et c'est l'indice des temps. Si les formes pleines des femmes de Jeux d'été, de l'Automne, de Rythme ou de la Grande Voix évoquent les inoubliables figures d'Antiope ou d'Io, leur âme n'est point semblable et sous la chair éclatante des premières frémissent, incontentés, des muscles en vouloir d'agir.
Quatre siècles séparent Corrège du peintre de l'Automne, la nature du peintre féminin s'atteste plus nerveuse: les visages de femmes où se reflète la forme de ses désirs le témoignent; la gravité de l'époque a élargi les fronts et fermé les lèvres souriantes.
Les œuvres des maîtres aident à comprendre les successives formes qu'affectèrent au cours du temps les sentiments dont l'essence demeure à jamais intangible. Corrège et Mlle Dufau marquent excellemment combien la joie d'autrefois fut distante de celle d'à présent, ou plutôt leurs œuvres permet-
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tent de mieux distinguer deux termes que tous à quelque heure nous avons confon- dus; car Corrège nous apparaît aujourd'hui comme le peintre suprême du bonheur de vivre, tandis que Mlle Dufau traduisit sous parvient à animer les vestiges; ce n'est là que l'impression d'un sentiment que nous comprenons en sachant que nous ne l'éprouverons plus. L'inquiétude de nos consciences et le poids des pensées qui s'y agi-
des formes diverses l'unique joie de vivre qui la hante.
Entre ces deux mots bonheur et joie toute la différence d'âme se tient; tout ce que l'un renferme de quiétude, de charme reposé et de pacifiante séduction ne peut plus être atteint qu'en nous-mêmes au fond des consciences où se reconstituent les sentiments qui n'ont plus de vie réelle, et dont la puissance éphémère de quelque pensée tent nous interdisent désormais le bonheur de vivre, la paix profonde dont il s'imprégnait s'émeut de notre nécessité d'agir; mais si la face calme du Destin s'est détournée de nous, sa face active qu'est la joie nous attire, et nous pouvons l'atteindre de toute la force de notre activité de pensée, de toute la beauté de nos gestes; ainsi, pour nous en convaincre, demeure admirable l'œuvre entreprise par Mlle Dufau et,
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à son appel, du sein des ténèbres où se re- tire volontiers notre conscience, elle se dé- gage plus forte et plus grave de mieux comprendre la joie de vivre.
« Ce n'est pas une loi, mais c'est une constatation de M. Maucclair, car la joie de cette œuvre, combien différente, il est vrai, de celle de Chéret, ne s'attriste pas de la nostalgie du bonheur; les conceptions intel- lectuelles et les rêveries sentimentales d'où naissent le songe et le regret du bonheur furent dissipées dans le moment qu'elles nais- saient par l'impulsive vi- talité d'une force confiante en soi et en l'harmonie physique du monde, et qui crée la joie de vivre.
Il n'est pas donné à tous de se satisfaire d'une conception confiante de ce monde, il n'est pas donné à tous de ressentir à un tel point la joie de vivre encore que beau- coup savent goûter du moins le charme et la beauté de vivre. L'art contemporain nous offre de trop puissantes inter- prétations de la tristesse profonde pour que nous puissions un moment, non pas assurément en nier le droit, mais même en oublier la beauté. Il n'apparaît point que la joie de vivre ait hanté la pensée d'un Charles Cottet, dont l'œuvre s'em- preint chaque jour davan- tage de la résignation douloureuse que lui ap- prirent la mer de Bretagne et les paroles de celles qui sous leurs manes de veuves bercent la douleur des absences dans la dou- ceur de leur foi; les paysages de M. René Ménard vibrent inoubliablement d'une mélancolie singulière, et M. Le Sidaner nous dit à demi-mot la morne rêverie des canaux de Flandre ou la mélancolie des absences momentanées comme dans la Table. Et ce- pendant, depuis ces quinze ou vingt der- nières années, en vérité l'âme de ceux qui se firent les traducteurs des intentions et des désirs de leur époque s'est tournée plus
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constatation, que la joie ne donne presque pas de résultats en art », a dit excellem- ment M. Camille Maucclair, lorsque, parlant de l'art de Chéret, il ajoutait : « Il est aussi mélancolique, parce qu'au sein de la joie habitent le regret, la hantise et la nostalgie du bonheur qui en est l'image idéale. »
L'œuvre de Mlle Dufau semble devoir res- treindre d'un exemple contradictoire l'exacte
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volontiers vers la face joyeuse du Destin. En des modes d'expression différents et à travers des tempéraments divers, la même confiance en la vie émane de la pensée violente et de l'instinct touffu de M. Paul Adam, de la délicatesse sensuelle et fastueuse de M. de Régnier, de la pénétrante intelligence de M. Camille Maucclair, de l'orchestration largement populaire de M. Gustave Charpentier, et de tant d'autres consacrant leur énergie de pensée et de cœur à cette œuvre d'encouragement à la vie, qu'il s'agisse des essais de M. Maurice Maeterlinck, des bronzes de Constantin Meunier ou des poèmes symphoniques de M. Vincent d'Indy. La joie de vivre, mais une joie de vivre qui n'est pas plus l'enivrement sentimental des jeunes générations de 1830 que l'insouciance des jouisseurs du second Empire, qui n'est pas l'unique et libre déploiement de l'instinct de la race dédaigneuse de sa puissance intellectuelle, c'est une joie de vivre plus grave, et surtout plus consciente, une joie déjà contenue et plus durable d'être contenue, une joie qui renferme en soi la volonté d'être telle, et qui n'est plus seulement la satisfaction d'un organisme qui fonctionne normalement ou l'expression de sentiments que rien n'a contrariés, mais l'équilibre d'une active pensée qui se sent saine dans un corps qui a sans cesse besoin d'action, une joie qui a conscience de la tristesse du monde, mais qui sait dans la puissance de son activité et l'expansion de son altruisme des moyens d'apaiser cette mélancolie et d'approcher l'universelle sagesse.
A vrai dire, ce grand mouvement de confiance en la vie semble bien s'être moins nettement affirmé en peinture; peut-être les moyens d'expression n'étaient-ils point assez sûrs encore, car l'humilité patiente à la fois et violente des impressionnistes devant les forces de la Nature, devant son atmosphère et ses tonalités n'est point encore cette foi où se mêle une pensée consciente. Seul peut-être parmi ceux qui sont les maîtres d'aujourd'hui, M. Albert Besnard nous offre clairement l'expression grandiose et sans cesse renouvelée de cette volontaire confiance en la vie, que l'on considère l'Ile heureuse, les fresques de Berck ou les Baigneuses dans une cascade du lac d'Annecy; mais quand bien même ce mouvement d'idées qui s'imprime si fortement dans les œuvres des écrivains contemporains s'étend-
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drait plus largement à la peinture, Mlle C. H. Dufau a gardé son originalité trop distante des écoles, des cénacles et des milieux pour qu'on puisse admettre qu'elle prit volontairement part à un mouvement, alors qu'elle en est naturellement et sans contrainte une des expressions les plus fraîches.
Les raisons de sa foi dans la vie sont des raisons de race et d'hérédité personnelles; elle a apporté dans son art l'indomptable énergie du sang ancestral, elle a puisé dans l'indépendance inhérente au tempérament basque son esprit d'insoumission aux formules, la forme vigoureuse de son activité de pensée et la volonté d'une œuvre personnelle renouvelée sans cesse sous l'aiguillon d'une conscience toujours insatisfaite; on y sent cette force de pensée contenue qui demeurera éternellement la marque des œuvres volontaires; on y voit en chaque endroit la soumission de l'imagination à la pensée, mais cette soumission n'est point une contrainte, et la vie s'y élance, déborde et renaît incessante. Elle parle partout de la vie, l'air vibre, ses feuillages bruissent, ses vagues défèrent joyeusement en une écume tout ensoleillée, le soleil se glisse sur ses toiles ou les inonde en un parti pris de clarté, cependant que son âme énergique se transpose dans son œuvre en un parti pris de jeunesse : inlassable et captivante énergie.
Si l'on voulait donner un schéma de l'œuvre de Mlle Dufau, il faudrait représenter en quelque sorte un muscle tendu prêt à se détendre. Il n'est besoin que de regarder un instant la suite de ses toiles pour remarquer combien le raccourci y prédomine, combien les tensions musculaires y sont prépondérantes, combien même dans le repos on sent une énergie latente qui ne demande qu'à agir de nouveau. Elle pense comme le personnage de Zola dans l'Œuvre : « Un muscle bien dessiné, un membre peint solidement en pleine clarté, il n'y a rien de plus beau, rien de meilleur, c'est le Bon Dieu ». Peut-être ne sommes-nous point assez détacher la force de la violence, et la contraction musculaire immanente dans l'œuvre de Mlle Dufau ne donnera-t-elle point dès l'abord à certains tout le sens de cette force qui est en elle.
L'enfant du premier plan des Ricochets est une étude de raccourci, le sujet naturellement l'imposait, mais celui du deuxième plan placé à califourchon à l'avant du bateau s'arboute sur les mains. Dans les Enfants de Mariniers, l'un est juché au haut du chaland et semble s'y hisser encore, un autre est accroupi sur le gouvernail, un troisième maintient la rame et fait saillir l'anguleuse proéminence de ses omo-plates, tandis que l'autre s'essaye à godiller: tous font un effort.
Le symbolique tableau Espagne est-il autre chose que l'expression d'une inquiétude contractée, et dans Rythme c'est l'effort encore qui s'affirme, soumis dès lors aux lois harmonieuses de la Beauté. N'est-ce point encore cette énergie ramassée sur elle-même pour une détente prochaine qui anime sa récente composition les Joueurs de pelote au pays basque? N'est-ce point en ces deux êtres accroupis écoutant la grande voix de la mer comme un désir haletant de se mêler à son action, de tendre vers son éloquente énergie, et cet Automne qui reste jusqu'à présent le chef-d'œuvre du peintre semble en concentrer le sentiment général.
Toute l'éphémère lassitude à la fois et tout le désir voluptueux de l'automne sont exprimés là : la puissante et glorieuse nudité de la femme assoupie, adossée au marbre des bassins parmi l'amoncellement des grappes de raisins et des grenades, sait enclore en son sommeil noblement animal toute la satisfaction de la fécondité, tandis que le regard et les lèvres tendues de l'homme qui élève au ciel doré la grappe lourde disent le désir sans cesse renaissant des voluptés viriles et la soif de nouvelles maturités.
Les grands artistes sont nés pour faire vivre les paradoxes. Combien admirablement paradoxale est cette conception de l'extrême maturité de la nature; car nous savons bien que l'hiver s'insinue et que l'automne est l'annonce d'une décadence; nous le savons, mais là nous ne le sentons pas, parce que la volonté d'une énergique pensée surgit contre l'éternelle loi naturelle affirmant son désir de vivre quand même, et dans ce soleil jaune d'automne ne rêve pas déjà le songe de la mort, on n'y pressent point l'infeconde rigidité de l'hiver, on ne se sent point en face d'une langueur ni d'un épuisement, mais dans sa maturité totale, la
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Nature y évoque à travers les robustes puissances de la vie saine comme le pressentiment de continuels renouveaux.
Cette force ne se lasse point, et dans le repos même elle n'est point abattue, elle veille et semble même s'impatienter contre le corps qui se fatigue, cependant qu'elle vraiment la vie de se renouveler sans cesse comme elle et d'apaiser notre âme du spectacle de sa diversité.
Le plus pur exemple de ce renouvellement de soi-même demeure parmi les maîtres d'aujourd'hui : M. Albert Besnard; et son exemple prouve assez que dans un
demeure constante; et c'est ainsi que s'affirme définitivement cet admirable parti pris de clarté, de jeunesse, de joie et de vie, et que partout la tension musculaire persiste comme une hantise, comme l'expression nécessaire d'une puissance qui ne peut se contenir, thème inhérent qui fait de l'œuvre entier de Mlle Dufau comme la symphonie de l'énergie latente.
Il n'est donné qu'à ceux qui aiment profond amour de la vie se découvre le secret des aspects toujours inattendus. Depuis la mort de Puvis de Chavannes, qui conçut une joie grave, seul, parmi les maîtres vivant aujourd'hui, il affirme en peinture la joie de vivre. Mlle Dufau s'apparente ainsi moralement à ce peintre auquel certaines de ses compositions ou plutôt certains fonds de ses toiles comme les arrière-plans de l'Automne font songer; mais combien la lumière y est différente, et ces tonalités de jaune dont Mlle Dufau semble avoir magi-
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quement épuisé la gamme ne sont point certes, malgré leur beauté, ce jeu de reflets où se colore comme en un prisme unique la symbolique vision de M. A. Besnard.
Elle n'a point son inépuisable imagination, elle n'entraîne point dans un tourbillon d'images, de couleurs, de reflets et de pensées, mais elle saisit et dirige vers un but précis sous l'effort d'une volonté très sûre. Sa personnalité demeure distante et haute, et l'on peut dire sans rien d'inexact, mais sans rien non plus de précis, que Mlle C. H. Dufau évoque Alb. Besnard dans la mesure où M. Henri Martin fait songer à Puvis de Chavannes. Elle a, comme Besnard, le sens profond de la joie de vivre, la puissance et le charme, l'activité de pensée qui réclame sans cesse de nouveaux modes d'expression; mais surtout Mlle Dufau se relie moralement à M. Besnard par le désir d'un large et unanime symbolisme où l'incline l'intuition de son sens décoratif.
Car il est merveilleux vraiment de considérer combien les mouvements et les formes évoluent dans son œuvre vers la simplicité d'une expression décorative, au point que la moindre étude de vague ou la plus simple pochade de route prend déjà l'allure d'une fresque. Des œuvres comme Espagne ou Rythme déjà l'affirmèrent, mais la composition de l'Automne suffirait à découvrir avec quelle science les lignes et les plans sont distribués; ainsi, de l'amoncelement des fruits et de l'expression du sommeil s'élevant triangulairement jusqu'à la grappe unique, grappe d'or élevée dans la lumière dorée sur le fond d'or des arbres, le groupe puissant et immobile qui occupe toute la droite du tableau s'oppose à toute la partie gauche, qui s'allège du reflet de l'eau, du groupe capricant et joyeux, de l'échappée de ciel et de cette perspective de l'allée où les clartés et les ombres s'entre-croisent et qui poursuit la suggestion de cette vision vers un lointain de feuilles d'or et d'autres joies.
L'intention largement symbolique de cette œuvre dénote plus évident le sens décoratif de l'artiste; mais il est plus profond et plus habile encore dans cette composition récente: Les Joueurs de pelote au pays basque. Dix années après que son œuvre est devenue publique, l'artiste se sent enfin la puissance de glorifier l'adresse et la force de sa race, et toute sa nature est à l'aise dans cette vie ardente, dans l'expression de cette force agile et de cette adresse rythmique qui font une décoration réelle des gestes harmonieux qui s'élargissent dans la clarté.
Mlle C. H. Dufau n'eut point encore l'occasion de donner toute la mesure de son sens décoratif: les dimensions d'une toile, et surtout le but d'un tableau qui doit se satisfaire soi-même, et n'est point comme la fresque, le rapport d'une illustration picturale à un monument, ne permirent point à cette artiste d'élargir jusqu'à ses limites la grandeur de ses conceptions. Il conviendrait qu'on lui confiait la décoration d'un édifice, non point un monument austère, mais un monument de vie et de joie, et il reste évident qu'elle y apporterait, en dépit des précédents redoutables, la beauté d'une compréhension forte et personnelle.
A défaut de cette expression, Mlle Dufau appliqua son intellectualité à l'illustration. Jusqu'à présent, ses efforts portèrent surtout sur des sujets antiques où la puissance de son tempérament pouvait se traduire volontiers. Il n'en faudrait point déduire que son art est inapte à l'expression des mœurs modernes, et la vigoureuse énergie de son talent se trouverait aussi à l'aise dans le tragique concentré de certaines expressions modernes que dans la farouche brutalité de gestes antiques.
On n'atteint point en une fois à la science d'interprétation d'un Rochegrosse illustrant Salammbô, d'un Albert Besnard exprimant la Dame aux Camélias, ou d'un Jeanniot traduisant Adolphe, cependant la tentative de Basile et Sophia demeure, en même temps que la marque d'une intelligence profonde aisément exprimée, la promesse d'illustrations définitives. Des livres que Mlle Dufau illustra, Basile et Sophia demeure jusqu'à présent celui où s'adaptait le mieux son tempérament; les figures anguleuses de la race byzantine et les musculatures puissantes des tragiques et décoratives conceptions de M. Paul Adam satisfont son infatigable énergie. Le nom de M. Paul Adam fut déjà prononcé touchant l'encouragement à la vie où s'appliquèrent les plus puissants écrivains de la génération présente: aucun d'eux n'offrait une œuvre
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qui fût plus adéquate au tempérament du peintre de la Pelote basque. C'est par la concentration volontaire d'une énergie de pensée qui déborde sans cesse des symboles où l'écrivain essaye de l'inscrire, c'est par la force dont symboliquement un de ses
tion des Femmes de Setné en confirme l'impression, comme aussi les affiches de la Fronde, de l'Exposition de l'Enfance, de l'Exposition d'Hanoï, surtout celle, charmante et forte, de la Pelote basque, achèvent de donner la certitude qu'on se trouve
poèmes de vie porte le nom, c'est par le désir d'embrasser tout entière toute la vie, que M. Paul Adam demeure, selon le mot de M. Rémy de Gourmont : « un spectacle merveilleux ».
N'est-ce point là retrouver les signes par quoi Mlle Dufau se distingue et se dégage des artistes de l'heure présente, et n'est-ce point la suffisante raison qui fait de l'illustration de Basile et Sophia un ensemble compréhensif et puissant. L'illustra-
en face d'un des plus puissants décorateurs de ce temps.
Il ne peut être mis en doute que l'inspiration qui gouverna jusqu'à présent l'œuvre de Mlle C. H. Dufau ne laissera pas de se fatalement modifier quand les années, les soucis nouveaux, la nécessaire transformation des pensées auront imprimé sur son esprit le caractère de leur hantise; mais la