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L'OEUVRE D'HUBERT PONSCARME
L'extraordinaire fortune de la médaille contemporaine, l'éclat de certains noms en qui la foule simpliste s'est plu à personnifier cet art, n'ont pas peu contribué à fausser l'opinion sur les origines du mouvement actuel. On trouvera donc naturel notre désir de mettre les choses en place en montrant quel a été le glorieux rôle de M. Ponscarme dans une rénovation qui est en grande partie son œuvre.
L'occasion est belle, au reste, car sa verte vieillesse ne connaît pas la lassitude et ses envois au Salon, cette année même, témoignent que son esprit, sa vision et sa main ne faiblissent pas.
Les lecteurs de l'Art Décoratif qui ont bien voulu suivre la série d'articles que nous avons publiés ici même, durant les derniers mois de l'année 1901, sur la médaille française, se rappelleront que ces articles débutèrent par un salut au vaillant artiste qui, le premier, dans une œuvre à jamais célèbre, le portrait de Naudet, se libéra des règles étroites auxquelles était soumise la gravure en médailles. Modèle toujours cité, toujours respecté, car rien dans une pareille médaille n'est appelé à vieillir, à prendre cet air caduc qui atteint toujours les travaux où la conscience est remplacée par l'habileté ou le pastiche.
Il y a des artistes qui ont le don; d'autres, à défaut de qualités natives, ont la ténacité. Les seconds arrivent parfois à faire des choses passables, honnêtes même; les premiers seuls créent des œuvres belles, originales. M. Ponscarme se classe parmi ceux qui ont le don. Alors que sa vie ne pouvait encore avoir de but, ses tentatives d'art se recommandaient déjà par certains côtés qui distinguent les artistes de race.
Nous avons la bonne fortune de pouvoir reproduire quelques-unes des premières œuvres du maître. L'une, son portrait, remonte à 1847, c'est-à-dire à l'année qui suit son arrivée à Paris (1846); l'autre, ce joli portrait de jeune fille que coiffe le bonnet comme un casque de Minerve, date de 1852.
M. Ponscarme n'était alors qu'un graveur sur acier, et ces deux œuvres se ressentent du métal travaillé par leur auteur. Mais, déjà, comme la ligne est concise et souple le modelé! Que des ainés lui apprennent à préciser son dessin, à discipliner la matière, l'artiste sera vite parfait. Ces initiateurs furent successivement, ou plutôt presque simultanément: Lecocq de Boisbaudran, dont les meilleurs artistes de l'heure présente, Fantin-Latour, Rodin, Alphonse Legros, sont glorieux d'être les élèves; Augustin Dumont, le statuaire à qui l'on doit l'élégant Génie qui surmonte la colonne de la Bastille; enfin, Vauthier-Galle et Oudiné, qui ont laissé un nom dans la médaille. De ces trois artistes, M. Ponscarme reste peu de temps l'élève. Bien vite, ils le considèrent comme un ami.
L'année 1862 nous le montre maître de lui-même. Depuis 1855, époque où il a obtenu le second grand prix de Rome, il n'a cessé de travailler, modelant ces médaillons dont le nombre est dès ce moment considérable. Et le voici qui obtient dans un concours ouvert par la Préfecture de la Seine un triple succès. Il est, en effet, chargé de commémorer deux événements importants pour l'histoire de Paris: les grands percements qui modifient l'aspect de la capitale; la réunion des communes suburbaines à celle-ci. Enfin, il doit fixer dans le bronze les traits du principal collaborateur du préfet Haussmann, ceux de Charles Merruau, secrétaire général de la Préfecture de la Seine. Ce portrait est l'oc-
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casion d'une œuvre qui marque dans la carrière de M. Ponscarme, tandis que les deux allégories qui doivent décorer les deux médailles données en concours retiennent par leur significative simplicité.
Mais voici qui est mieux encore : en 1867, il a l'honneur de graver la médaille décernée aux exposants de l'Exposition Universelle. Cette médaille est trop répandue et par conséquent trop connue pour qu'il soit nécessaire de la longuement commenter. Néanmoins on doit insister sur l'effigie de Napoléon III qui en découle l'avers. Le profil est noble tout en restant véridique. Ce n'est pas la basse silhouette revée par les caricaturistes, mais bien la figure d'un homme habitué à vouloir et à gouverner. Napoléon a trouvé un portraitiste idéal. Aussi, sans que le médailleur recoure à la flagornerie ni aux intrigues, il se voit choisi, de préférence à tout autre, chaque fois que l'effigie impériale entre en jeu. C'est ainsi qu'en vue d'une médaille où les profils de l'empereur, de l'impératrice et du prince impérial se trouvent superposés, M. Ponscarme fut appelé à modeler le médaillon du prince impérial que nous reproduisons. Que de vie, d'expression et de juvénilité dans ce fin profil d'un modèle si délicat. Véridique, certes, mais avec cette allure attique qui ne se découvre dans les œuvres modernes que lorsqu'elles sont parfaites. Jusqu'alors, M. Ponscarme n'a fait que suivre, avec goût et liberté il est vrai, les errements de ses confrères. Il a marqué toutes les médailles sorties de sa main de l'empreinte de ses dons, sans oser se libérer cependant de certaines conventions, si ce n'est pourtant dans ses médaillons, dont le délicat modelé avait été pour les artistes les mieux doués, comme Chapu, une révélation. Que l'on compare, au musée du Luxembourg par exemple, les médaillons de M. Ponscarme et ceux exécutés à Rome par Chapu, les portraits de femme notamment, et l'on sentira vite la parenté évidente des œuvres, expliquée au reste par les relations amicales et très anciennes des deux artistes. Ils s'étaient connus à leurs débuts, c'est-à-dire avant 1855, année où M. Ponscarme obtint le second grand prix de gravure en médaille et M. Chapu le premier grand prix de sculpture.
Voici l'heure venue où le maître dont nous nous occupons va libérer la médaille des entraves qui génaient son essor. L'effigie d'un vieux savant, Josephus Naudet, en est le prétexte.
« Une révolution, cette médaille ! a fort justement écrit M. Roger Marx. Le graveur ne s'était pas borné à mater le fond pour obtenir l'unité, l'harmonie ; la délicate souplesse du modèle y protestait avec éloquence contre l'exagération habituelle des saillies et la dureté des contours. Bien plus, M. Ponscarme s'aventurait à s'affranchir du cadre d'un listel inutile; puis, renonçant à l'emploi des caractères typographiques vulgaires, sans convenance, il contraignait la légende, par le style approprié des lettres et la variabilité de leurs dispositions, à prendre le rôle ornemental de l'écriture arabe ou japonaise, à participer pour l'effet au pittoresque de l'ensemble. »
Devant cette œuvre, public et professionnels hésitent un moment. Beaucoup parmi ces derniers sont encore hantés par la virtuosité d'outil qui avait fait le succès de Galle; la médaille est toujours pour eux le bibelot sec que certains comparent à un bouton de métal. Mais le graveur Oudiné, qui se double d'un sculpteur, sent vite la légitimité de la révolution provoquée par M. Ponscarme, et on le verra, à la fin de sa carrière, faire son profit de cette liberté prise par un autre que lui. Dans un autre ordre d'idées, le savant J. B. Dumas apporte son approbation à la médaille de Naudet et l'empereur lui-même fait connaître qu'il lui serait agréable que d'autres médailles fussent faites à l'image de celle-ci.
Avec de tels encouragements, M. Ponscarme n'a plus qu'à suivre la voie où il s'est si opportunément engagé. Mais, au lieu de s'en tenir à cette première victoire, il ne cessera d'améliorer sa technique, de chercher à réaliser cet idéal qui est au fond du cœur
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de tout véritable artiste. Il veut que toujours, dans l'œuvre du médailleur, il y ait harmonie entre le cadre et le sujet modelé sans dureté, dans la lumière. Mais ce n'est pas tout. Allégories ou effigies doivent se préciser naturellement, simplement, sans jamais laisser visibles les habiletés techniques. « L'artiste doit beaucoup savoir, mais il lui est interdit d'étaler sa science », dit volontiers M. Ponscarme. Et cette vérité, il l'affirme successivement dans les médailles et médaillons de Mmes Augustin Dumont, Ponscarme, Parker, de MM. Paul Leconte, Louis Buffet, Gaston Marquiset, Jules Ferry, J. Brame, Boucher, Méline, qui nous mènent jusqu'aux œuvres récentes : César Franck, E. Drumont, les médailles du Sacré-Cœur, de la Paix, de la Guerre, ces deux dernières n'étant autres que les effigies stylisées de deux contemporains.
Entre temps, M. Ponscarme a eu à commémorer des événements, à exécuter des commandes d'État. A défaut de la France qui tarde à changer le type de ses monnaies, le prince de Monaco charge H. Ponscarme de lui graver une nouvelle monnaie d'or. Il ne s'agit point là d'une allégorie, mais de l'effigie du souverain de l'heureuse principauté. M. Ponscarme crée une œuvre admirable de style et de vérité où sont cependant respectées toutes les exigences qui régissent une monnaie destinée à circuler de main en main. Ce jeton monétaire pourra être changé. Sa haute valeur d'art lui assurera l'immortalité qui auréole les plus purs spécimens numismatiques de l'art grec.
Ce qu'aurait été la conception républicaine de M. Ponscarme, on peut s'en rendre compte en contemplant l'imposante effigie de liberté ailée qui figure à l'avers de la médaille commémorative de l'inauguration du Musée Européen. C'est là, en effet, le type un peu modifié d'un projet de monnaie soumis à M. Thiers, sur la fin de 1871. Mais le prudent homme d'État n'osa prendre une décision.
Le maître peut être hardi dans la conception, audacieux dans l'exécution, jamais les symboles qu'il exprime ne sont obscurs. Cet homme de haute stature, dont les traits énergiques sont encadrés par une barbe michelangesque, est un lettré, et nul comme lui ne sait débrouiller la signification d'une allégorie et clairement l'exprimer. Que l'on examine la médaille destinée à rappeler l'élection de Félix Faure à la présidence de la République. Chaque figure est à sa place, tout mouvement est significatif, rien n'est indiqué qui n'ait été auparavant mûrement raisonné.
« Pas d'équivoque, pas de trouvaille hasardeuse », ne cesse de répéter M. Ponscarme
à ses élèves. Car le praticien se double d'un professeur convaincu de sa mission. Peu de temps après le coup de théâtre de Naudet, M. Ponscarme fut, en effet, appelé à diriger, à l'École des Beaux-Arts, l'atelier de gravure en médaille. Enseigner, c'est la grande ambition de tous les esprits novateurs. Malheureusement, la tâche est difficile et périlleuse et beaucoup parmi les mieux intentionnés échouent. M. Ponscarme, lui, a pleinement réussi. Ce qu'a été l'enseignement d'un tel homme, ses œuvres le laissent deviner. Aucune préoccupation étroite, point de contrainte, mais une éducation libérale s'étendant de l'étude de l'art grec aux audaces de de l'art moderne. Beaucoup ont fréquenté l'atelier Ponscarme, tous n'ont pas persévéré, mais aucun de ceux qui ont reçu son enseignement n'a eu à le regretter. C'est de son atelier que sortent la plupart des maîtres médailleurs actuels, nombre de sculpteurs aussi. Et l'on sentira toute la valeur de l'enseignement de M. Ponscarme quand on saura que des artistes aussi divers et aussi personnels que Roty, Alexandre Charpentier, Yencesse ont passé par l'atelier qu'il a dirigé et dirige encore.
CHARLES SAUNIER.
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HENRY CARO-DELVAILLE
Au Salon de 1900, une toile subtile, un portrait de jeune fille, avait appelé nos yeux, et le crayon du salonnier marquait le n° 251 d'un signe notant le très moderne raffinement de sa gamme bleuâtre. L'auteur, un inconnu, le livret nous le désignait ensuite en ces termes: «Caro-Delvaille (Henry), né à Bayonne (Basses-Pyrénées), élève de MM. Bonnat, Albert Maignan et Jolyet.» Comme documentation, c'était plutôt maigre. Et qui donc avait retenu l'œuvre et l'auteur? En 1900, la place de Breteuil était si loin, l'Exposition si près! Le vrai début de l'artiste fut son envoi au Salon de 1901: début mémorable, avec la Manucure et le Thé, deux études, disait encore le catalogue, modestement; deux études qui prenaient de prime abord les dimensions, l'importance et la renommée de deux tableaux. Sans parler du public, qui toujours va droit au sujet, la Manucure conquit, dès le matin du premier jour, les psychologues et les peintres: les psychologues, par l'âme toute contemporaine qui se dégageait naturellement du soulignement des lignes; les peintres, par l'harmonie non moins expressive qui faisait alterner les noirs vigoureux avec les pâleurs ambiantes, blanc sur blanc. Le Thé plut davantage aux artistes, je veux dire aux délicats qui se réjouissent du noble jeu de la composition et de son regain de faveur: c'était la même jeune femme singulière et brune, au premier plan, dans un rocking-chair, la svelte indolente qui, tout à l'heure, tendait sa main pâle à la vieille manucure solennelle en chapeau, mais entourée cette fois d'un essaim de visiteuses et d'amies, tandis qu'une jeune fille est affairée par les graves devoirs du five o'clock... Le Thé seul fut médaillé par un jury timide; mais la Manucure, au demeurant mal placée, fit sensation.
L'antithèse persiste au Salon de 1902, où la Belle Fille, dans la clarté tamisée de son intérieur, rappelle l'harmonieuse audace de la Manucure, alors que la Dame à l'hortensia n'est qu'un portrait anonyme qui devient une «œuvre d'art» par le sentiment de calme fierté qui s'exhale de l'attitude imposante aussi bien que de la symphonie si distinguée des gris et des noirs.
Telles sont, jusqu'ici, les principales manifestations du peintre qui a déjà beaucoup produit, si l'on considère la qualité de l'œuvre et les vingt-cinq ans de l'auteur. Cataloguons encore une dizaine de portraits, dont celui de cette jeune femme accoudée, exquise, irréprochable, élégamment vraie
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PORTRAIT
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dans sa rêverie discrète comme l'atmosphère du décor où les gris beiges de la robe et le vieux rose d'un coussin font valoir sa chevelure de jais. Quelques tableaux aussi, des études : Le petit déjeuner matinal ou La jeune servante, si bien vue et qui fut exposée à Dusseldorf, à Berlin, avant de paraître en ce moment à Londres avec la Manucure retour d'Amérique, de Pittsburg. Une exposition de jeunes, à la galerie Silberberg, vient de nous montrer une nouvelle harmonie, pleine d'observation, ou, si vous préférez, une nouvelle observation pleine d'harmonie : La Partie de cartes, à côté d'un ensemble restreint d'études peintes, de fusains nerveux et de statuettes drôlement polychromées, modernes Tanagras sans prétensions, délassement du peintre qui saisit d'un coup d'œil le geste amusant ou la mode exagérée de la passante.
Études et portraits, l'œuvre fait de- viner l'auteur, l'homme qui est à la fois un artiste et un peintre (les deux termes n'étant pas absolument synonymes). Hardi, résolu, charmant de simplicité studieuse et de finesse vive : tel il nous apparaît. Son père, qui le destinait au commerce, ne voulu pas résister à son penchant pour la palette. Après deux ans d'études à Bayonne, il vient à Paris, traverse rapidement l'École des Beaux-Arts et l'atelier de Bonnat, son compatriote, quittant sans regret la formule pour la vie. La formule enseignée s'apprend vite, mais il faut déchiffrer la vie : n'est-ce pas Théophile Gautier, le magicien aimé de Baudelaire, qui soutenait cette paradoxale vérité : « Dans l'art, la difficulté suprême, c'est de peindre ce qu'on a devant les yeux : on peut traverser son époque sans l'apercevoir, et c'est ce qu'ont fait beaucoup d'esprits éminents. Être de son temps, rien ne parait plus simple et rien n'est plus malaisé.
Ne porter aucunes lunettes ni bleues ni vertes, se trouver dans la foule et en sentir l'aspect, dessiner les physionomies de tant d'êtres divers : voilà ce qui exige un génie tout spécial ! »
M. Caro-Delvaille a bientôt répudié les lunettes de ses maîtres et des maîtres : vite naturalisé Parisien, ce méridional a peu voyagé; Paris le retient, avec le parfum capiteux de la femme moderne, de la « poupée sublime », diraient les Goncourt. Mais cette passion d'artiste ne l'aveugle pas : le peintre n'est pas un poète qui dépeint son rêve. Il aime sa contemporaine, son modèle, il la regarde vivre au Bois, au théâtre, au five o'clock, au garden-party, dans toute réunion qui sent bon ; mais il décrit sans mensonge son élégance un peu perverse. Il ne flatte pas. Ses types réels, souvent
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LE PETIT DÉJEUNER
nouveau sur la vie et sur le tableau qui la reflète.
Études ou tableaux sont toujours des portraits, tant le caractère individuel se trouve expressivement écrit, sans être chargé, dans la pâte : mais des portraits composés, c'est-à-dire prémédités, stylisés, conçus par un regard d'artiste que l'impression de Manet ne rend pas ingrat pour la ligne d'Ingres. Et c'est ainsi que la réalité devient une harmonie: couleur et composition collaborent pour exprimer la vérité la plus humaine en beauté. Ici, le peintre apparaît dans le psychologue. La peinture ne vaut jamais sans l'exécution ; demandons-nous toujours : comment le peintre va-t-il rendre ce qu'il a bien senti? Le jeune M. Caro-Delvaille doit chérir par-dessus tout, après la vie, la famille des peintres argentins aux fines tonalités, Velasquez et notre Chardin, les peintres de la vie.
laids à force d'âme à fleur de peau, n'auraient-ils pas charmé le poète précis des Fleurs du Mal, l'admirateur désabusé de la Passante qui cherchait «le peintre de la vie moderne»? Ce n'est plus, ici, le peintre mondain qui cultive le petit genre et le joli, le sujet spirituel ou sentimental; mais un tempérament à la fois sensuel et subtil qui devine juste et voit fin. Le vice même ne l'effarouche point, pourvu qu'il soit discret d'allure et plastique aux yeux.
Le choix des modèles exprime non seulement une âme d'artiste, mais une société, le moment d'une société, de l'âge moderne, le nôtre, où le monde et le demi-monde n'ont pas des frontières bien définies: je parle des apparences. Les physionomies disent les mœurs; le décor exprime la mode: M. Caro-Delvaille et ses contemporaines goûtent les étoffes Liberty, les brochés, les broderies, les lignes onduleuses et les teintes pâlies; l'observateur apprécie les coiffures mousseuses et l'art féminin, si fort en progrès, la parure et le geste, l'ampleur de la jupe et le chiffonnement de la mine, le costume original et les bijoux rares, toute l'influence de l'art
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LA JEUNE SERVANTE
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Dans la désinvolture de Manet, qu'il a connu tard, ce qu'il doit apprécier c'est moins le disciple encore assombri de Goya que l'harmoniste heureux du Déjeuner dans l'atmosphère blonde. Être fin sans être gris, être vigoureux sans être lourd, rester clair sans devenir crayeux, réconcilier la couleur avec les valeurs, — autant de problèmes techniques qui préoccupent un harmoniste : et les meilleurs morceaux de l'auteur de la Manucure attestent d'abord cette préoccupation; à ce point de vue, la nouvelle Partie de cartes nous semble une réussite des plus significatives. On devine le peintre amusé d'exprimer délicatement de la vie en faisant jouer l'accord des lumières laiteuses et des demi-teintes sur un groupe si naturel! Cette clarté plus enveloppée, sans lourdeur, ce caractère plus appuyé, sans caricature, ne dénotent pas seulement un début d'artiste, mais confirment une phase bienvenue dans l'évolution de notre art.
M. Caro-Delvaille tient son rang, parmi les premiers, dans ce groupe attaquant des nouveaux peintres d'intimité, fidèles à la lumière apaisée de nos intérieurs. Méridional, il aurait pu se livrer au paysage, aux après violences des pays basques : il a préféré le home élégant où les bruits de la rue s'éteignent, le salon familial ou mondain, toujours sévère, où le portrait lui-même revit dans son cadre de chaque jour. De fraîches figures ou des regards aigus animent ce sobre décor. Ni mystère profond, ni symbole : la pensée naît seulement du plaisir des yeux. Hier, on disait : modernité ; nous disons désormais : intimité. Vous sentez la nuance ?
Mais il faut remonter plus haut, devant cet art juvénile, un peu manétiste ; en écoutant le frou-frou des jupes et des voix à l'heure aimable du Thé, n'est-il point permis de faire un rêve et d'évoquer la Femme en blanc de l'harmoniste Whistler, qui fut la perle du glorieux Salon des refusés , en 1863 ?
On est toujours fille de quelqu'un, et notre contemporaine, analysée par M. Caro-Delvaille, ne saurait m'en vouloir d'invoquer en sa présence une telle parenté..... Du reste, il est non moins permis de compter très fort sur l'avenir d'un pareil débutant qui ne croit qu'au travail et qui tient déjà ses promesses.
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H. CARO-DELVAILLE
ETUDE (AU CRAYON)
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RAYMOND BOUYER.
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LA MANUCURE
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