Page 1
L'ART D'AUJOURD'HUI TOME III ÉDITIONS ALBERT MORANCÉ ---
First pages of the volume, freely accessible.
L'ART D'AUJOURD'HUI TOME III ÉDITIONS ALBERT MORANCÉ ---
L'ARCHITECTURE VIVANTE Collection d'albums in-4° (23 × 29 cm) publiés sous la direction de JEAN BADOVICI, architecte, comportant une introduction critique, des études techniques, des plans détaillés et des planches en héliotypie sur bristol, le tout réuni en portefeuilles. L'ARCHITECTURE VIVANTE EN FRANCE MAISONS DE RAPPORT DE CHARLES PLUMET. 12 pages et 60 planches. L'œuvre complète de TONY GARNIER. 36 pages et 50 planches, dont 4 en couleurs. L'œuvre complète de LE CORBUSIER et JEANNERET (1925-1933). Tome I. — 44 pages et 25 planches, dont 4 en couleurs. Tome II. — 48 pages et 50 planches, dont 2 en couleurs. Tome III. — 52 pages et 25 planches, dont 1 en couleurs. Tome IV. — 32 pages et 25 planches. Tome V. — 32 pages et 25 planches. Tome VI. — 44 pages et 24 planches. GRANDES CONSTRUCTIONS, par E. FREYSSINET. 20 pages et 25 planches. AMÉNAGEMENT RATIONNEL D'UN INTÉRIEUR MODERNE : VILLA EN BORD DE MER, par Jean Badovici et Eileen Gray. 28 pages et 34 planches dont 4 en couleurs. L'ARCHITECTURE VIVANTE EN HOLLANDE Tome I. — LE GROUPE DE STIJL ET L'ÉCOLE D'AMSTERDAM. 34 pages et 50 planches. Tome II. — LES ARCHITECTES FORMALISTES. 20 pages et 25 planches. L'ARCHITECTURE VIVANTE EN ALLEMAGNE Tome I. — LA CITÉ-JARDIN DU WEISSENHOF, à Stuttgart. 56 pages et 50 planches, dont 1 en couleurs. Tome II. — RECHERCHES ET RÉALISATIONS RÉCENTES EN ALLEMAGNE. 20 pages et 25 planches. Tome III. — WALTER GROPUS ET LA JEUNE ÉCOLE ALLEMANDE. 40 pages et 50 planches. Tome IV. — ERICH MENDELSSOHN. 20 pages et 25 planches. L'ARCHITECTURE VIVANTE EN U.R.S.S. Tome I. — 16 pages et 38 planches. Tome II. — 32 pages et 50 planches. Tome III. — SALLES DE SPECTACLES. 40 pages et 20 planches. L'ARCHITECTURE VIVANTE AUX ÉTATS-UNIS FRANK LLOYD WRIGHT, architecte américain. 32 pages et 25 planches L'ARCHITECTURE VIVANTE DANS LES PAYS MODERNES GRANDES CONSTRUCTIONS : BÉTON ARMÉ, ACIER ET VERRE. 40 pages et 54 planches. MAISONS INDIVIDUELLES. 20 pages et 50 planches. HOPITAUX, SANATORIA, CLINIQUES, MAISONS DE SANTÉ, MAISONS DE RETRAITE. 32 pages et 25 planches.
L'ART D'AUJOURD'HUI
Albert Morancé étant Directeur, Chr. Zervos, Secrétaire de la Rédaction il a été tiré de cet ouvrage 105 exemplaires sur vélin d'arches à la cuve numérotés de 1 à 100 et marqués de A à E ANNÉE MCMXXVI ÉDITIONS ALBERT MORANCÉ LIBRAIRIE CENTRALE D'ART ET D'ARCHITECTURE PARIS — 30 & 32, Rue de Fleurus — PARIS
L'ART D'AUJOURD'HUI ANNÉE MCMXXVI PEINTURES - DESSINS - ESTAMPES SCULPTURES DE NOTRE TEMPS ÉDITIONS ALBERT MORANCÉ
MAURICE DE VLAMINCK Quand notre poussière sera, depuis longtemps, dispersée à tous vents, dans deux ou trois cents ans peut-être, d'illustres écrivains d'art viendront et s'appliqueront à rédiger de doctes et copieux bouquins sur la technique de Vlaminck, le sentiment de la nature chez Vlaminck, la vie de Vlaminck, l'évolution de Vlaminck, les amours de Vlaminck etc..., etc... Au risque de gêner ces messieurs, je vais, puisque nous sommes encore vivants et bien vivants, grâces au ciel, consigner ici, sans plus attendre, mon témoignage. Je vais donc brouiller les cartes, lâcher mon chien dans le jeu de quilles, proposer aux amateurs de légende refroidie un peu de réalité toute chaude. Vlaminck, ayant peint, un jour, sa propre image, me la fit voir et dit : — Voilà! C'est un homme. Rien de social, n'est-ce pas? Je ne veux pas que l'on puisse deviner s'il s'agit d'un notaire ou d'un marchand de marrons. J'avoue que le spectacle de Vlaminck doit jeter dans l'embarras les gens qui aiment de se représenter l'humanité à la manière d'un catalogue d'échantillons. — 5 —
Vlaminck est grand, sensiblement plus grand que moi, ce qui peut faire un mètre quatre vingt-deux à un mètre quatre-vingt-cinq. Est-il gros, comme on le dit? Oui, et de partout. Pas du ventre, comme les gros du type courant : toutes les parties sont à l'échelle. Il fait « costaud » depuis les doigts de pied jusqu'aux mandibules. Un jour, ou plutôt un soir, car il était quatre heures de l'après-midi, Vlaminck vint me héler, sous ma fenêtre, à Valmondois. Il était à califourchon sur cette motocyclette monstrueuse qui faillit lui coûter la vie quelques semaines plus tard et dont le tuyau d'échappement, gros comme une cuisse, jetait de longues flammes, la nuit. — Venez-vous, me dit-il, faire un petit tour en Normandie pour y voir les pommiers fleuris? — Volontiers, répondis-je, mais je veux être revenu pour sept heures. — Entendu. Trois minutes plus tard, j'étais assis, derrière Vlaminck, sur la machine infernale. A cheval sur le siècle, le tonnerre entre les jambes. — Prenez la poignée d'une main, Duhamel, et posez l'autre sur mon épaule. Dès la première côte, et faute d'avoir mis mon gant, j'eus le dos de la main gauche entamé jusqu'à l'os par le râble trépidant de mon pilote. Sous mes yeux, fuyaient non des pommiers, mais je ne sais quelles murailles roses et blanches. J'apercevais, par dessus l'épaule de Vlaminck, une mince aiguille qui oscillait entre 90 et 100 kilomètres à l'heure. Et cette épaule, sur laquelle reposait à plat ma main droite, me faisait songer à une montagne, quelque chose de massif, un quartier du monde, projeté dans l'espace, avec moi. Il est ainsi : énorme selon toutes les dimensions. Il faut bien choisir la chaise qu'on lui présente. Il m'a dit, une fois, avec simplicité : — Quand j'étais plus jeune et que je pesais du poing contre une muraille, je la foutais par terre sur vingt-cinq mètres de longueur. Ce grand corps est couvert de bons matériaux très solides : de la laine qui sent le mouton, du cuir qui inspire le respect du bœuf. — Comment faites-vous, Vlaminck, pour avoir des pantalons usés à point et d'un si beau bleu? — C'est tout simple : j'achète de la toile blanche, je la fais teindre à mon goût et je la donne au tailleur. Une capricieuse négligence semble présider à cette vêture. N'en croyez rien : tout est soigneusement calculé. — Vous avez l'air débraillé, Vlaminck, mais vous êtes plus élégant qu'un Brummel. Il proteste, il rit, mais je sais qu'il a choisi son foulard de cotonnade aussi sûrement que les tons d'une de ses natures mortes. Il est cossu, un peu sale, comme il convient à un propriétaire terrien qui est, en même temps éleveur, chasseur, chauffeur et artiste. Sa culotte est maculée comme une palette : on pense aux vestiges d'une virilité polychrome. Les mains sont fortes, mais on les sent capables de cueillir une aiguille dans la paille ou d'attraper au vol un poil dans un courant d'air. ---
Evidemment « rien de social ». Il ressemble en même temps, à un herbager et à un grand seigneur, à un coureur cycliste et à un gentleman farnieur, à un mécano, un toucheur de bétail, un marinier, un chercheur d'or, un héros de cinéma. Il ressemble à Vlaminck. On a dit : la vengeance du peuple, ce sont ses filles. Il faudrait ajouter : et ses artistes. Un jour, ce petit-fils de laboureurs a pris des pinceaux et mêlé des couleurs; tout aussitôt, il est devenu roi. Il monte dans sa grosse voiture, empoigne le volant et s'écrie, riant à pleine gorge : « Moi, je conduis riche. Vous comprenez? J'use des freins, j'use des pneus, j'use tout, mais je fais ce qui me plaît. » Il possède le monde et de toutes les façons. L'argent? Pas d'importance! Ça coule. Il dépense tout, pour être sûr qu'on ne le volera pas. « Vos banques! Vos papiers! Vos billets! La bonne blague! Tout ce qui m'appartient, c'est sous mes pieds ou sur mon dos : un bon paletot, un pré, avec une vache dedans, autant que possible. Du solide! Il faut que ça serve et que ça vive. Il faut que ce soit beau et bon et doux. Des fleurs! Regardez-moi ça, si c'est bleu! » Il ne dit pas « bleu », comme tout le monde, il dit bliIeu, avec une quinzaine d'l. Et, quand il renvoie quelque chose au néant, il ne dit pas « rien », comme tout le monde, il dit rrrien, avec trente ou quarante r. Richesse, tous ces gosses qui lui ont grimpé sur les genoux. Il les regarde, et de quel œil, puis murmure : « Moi je ne me rappelle pas ne pas avoir eu d'enfants. » Quand j'ai publié, il y a trois ans, un livre sur mes petits garçons et leurs amis, Vlaminck m'a serré la main et m'a dit tout simplement : « A la bonne heure, vous en avez du courage! » — « Ah bah! Et pourquoi? » — « Dame, parler de ses enfants dans notre époque de pédérastes... C'est du courage. » Autre richesse, et vivante et inépuisable, ces histoires que Vlaminck raconte avec tant de prodigalité. Oh! pas d'erreur à ce sujet : il y a deux espèces de conteurs: d'une part, ceux qui sont à l'affût des bonnes anecdotes, qui les retiennent et les colportent avec plus ou moins d'à-propos. Foin de ces bavards! Et, d'autre part, ceux, bien rares, qui savent voir, entendre, surprendre la vie et qui savent, en deux mots, nous la rendre sensible, nous la faire toucher du doigt. Vlaminck est de ces derniers. C'est un admirable conteur doublé d'un fameux comédien. Ses histoires, il les joue, les mime, les vit. Tout raconte, en lui : son visage, ses mains, son jarret, la pointe de ses souliers. Il a certaine façon de tourner la jambe et d'arrondir le bras qui agit mieux qu'un millier d'adjectifs. Toute narration suppose bouche et oreille : collaboration, communion. Vlaminck, pour être à son aise, pour donner toute sa mesure, a besoin d'un auditoire chaleureux, et qui marche... Il est, alors, incomparable. Ce n'est pas un plaisant à froid : il jouit, tout le premier, de ce qu'il dit, il rit aux larmes, il s'applique de terribles claques sur les genoux. Les détails excellents, il les reprend sans tarder, les améliore, les met au point. C'est presque toujours de haute qualité; jamais d'effets faciles, pas de calem-bredaines. De l'humanité toute pure. Ces remarques, qu'il lance avec de chauds et volumineux éclats de rire, c'est le plus souvent très fin, très aigu. Comme tous les trouvères heureux, Vlaminck est à la fois bon observateur et bon menteur. J'entends — 7 —
qu'il sait très bien inventer, à propos du réel. Et quand il invente tout, ce qui lui arrive parfois, je suppose, c'est aussi véritable que si c'était vrai. Nous reparlerons de toutes ces choses à l'occasion de la peinture ; mais, ne vous y trompez pas, c'est bien, dès maintenant, de la peinture qu'il s'agit. Vlaminck a, lui-même, rédigé et publié quelques-unes de ses histoires, en sorte qu'il a rang parmi les poètes. Malheureusement, les meilleures histoires de Vlaminck ne peuvent s'écrire. Pour bien le prouver, je vais tâcher d'en écrire une qui me revient à l'esprit. Vlaminck me la conta, voici deux ou trois ans, un jour que nous parlions peinture et peintres. « Deux jeunes gens bien modernes s'entretiennent avec un vieillard. Celui-ci « se laisse aller aux souvenirs, en vient à parler des femmes qu'il a aimées et possédées. « Les jeunes gens font la grimace. « — Vous retardez, disent-ils, avec vos femmes, votre amour, tout votre vieux truc. « — Je retarde? Comment? Mais l'amour... les femmes... « — Nous avons changé tout ça. « — Pas possible! Alors, vous ne faites plus... « — Non! C'est fini. « — Ah bah! dit le vieux en se grattant la tête. « Mais au bout d'une minute, il ajoute d'un air rêveur : « — Ah! vous ne faites plus... Eh bien, croyez-moi, je sais ce que je dis : ce truc-là, vous y reviendrez. » Nous assistons, dès maintenant, au phénomène annoncé par le bonhomme de Vlaminck. Après une période de recherches anxieuses, de dépravations savantes, de tentatives comparables à des attentats, d'essais plus désespérés que des suicides, d'extravagances raisonnées, méthodiques, mathématiques, les peintres ont, semble-t-il, compris que s'il y a plusieurs manières de se divertir, il n'y a qu'une manière de faire des enfants, c'est-à-dire œuvre féconde et d'avenir. Comme tout artiste digne de ce nom, Vlaminck a, le moment venu, multiplié les expériences; mais il n'a jamais perdu de vue l'objet même de son travail. Il est peintre, dans toute la force du terme, peintre de pied en cap. Ceux qui s'amusent à lui chercher des poux sont bien obligés d'avouer, quand par hasard ils en trouvent, que ce sont là poux de peintre. Vlaminck a fait partie jadis, de l'illustre groupe des fauves. Fauve, il l'est resté, dans sa vie comme dans son œuvre, si toutefois l'on réserve cette épithète à ceux qui, férus d'indépendance, vivent hors la loi des bêtes domestiques. Mais, de bonne heure, Vlaminck a senti que l'originalité profonde se moquait de la mode, des doctrines, des écoles, des querelles de forme, des révolutions extérieures, des boniments et de la publicité lumineuse. Il se vante non seulement de n'aller jamais au musée, mais aussi de mépriser jusqu'à l'écœurement les grandes exhibitions collectives qui sont les foires de la vanité, les lupanars de la peinture. — Le salon me dégoûte, dit-il, il me fait trop songer aux bouillons Chartier, ces usines de la boustifaille. ---
Si Vlaminck épouvante encore ceux que Flaubert appelait les « bourgeois », il ne s'y applique en aucune façon. C'est question d'espèces : il les épouvante comme le pourrait faire une créature d'un autre climat, une bête d'un autre clan. Mais il n'épou- vante ni les enfants ni les hommes simples. Quand mon ami Landrin, le menuisier, entre dans mon cabinet de travail, il regarde les toiles de Vlaminck et dit : « C'est rude- ment bien. Et c'est ça. Pas à dire. » Pour mes petits garçons, ils se campent posément devant les tableaux et en dissertent avec la plus calme compétence : « Qu'est-ce que tu aimes le mieux : les maisons avec la neige ou le grand plat aux raisins? » J'ai soumis à l'épreuve nombre de mes visiteurs. Les récalcitrants, ce sont ceux, rares somme toute, qui ont « des idées », une « éducation picturale », quelque vieux parti pris qu'ils appellent une culture. Quand ils ne cèdent pas, quand ils s'obstinent, je laisse tomber, pour en finir, et pour emprunter leur propre langage, l'argument mas- sue, le maître-mot de notre aimable société. Je déclare : « Ça vaut très cher. » Et je tourne le dos. A part cela, disons que, peintre de son époque, Vlamink n'a pas été désavoué par elle, mais reconnu presque tout de suite, salué, célèbré. Il est encore au milieu de l'âge et, déjà, sa gloire est grande. A la faveur de mes voyages, j'ai pu mesurer sa renommée. J'ai vu de ses toiles dans tous les musées d'Europe. Quels sont donc les ressorts de cet art robuste et délié, toujours simple sans fausse candeur, toujours sain, toujours personnel et pourtant varié? On a voulu, souvent, présenter Vlaminck comme un instinctif tout pur. Son dédain des théories donne beau jeu, sans doute, à pareille légende. Assurément Vlaminck a, pour l'intuition non pas un culte aveugle, mais un respect très intelligent et très fin. Il a couvert ses murailles de toiles ramassées chez les brocanteurs des quartiers pauvres et qui, toutes, sont, en quelque partie, touchantes, gracieuses, naïves. La beauté naturelle de certaines âmes incultes, Vlaminck la pres- sent, la saisit et il sait lui rendre hommage. Il y a, chez ce colosse, une délicatesse extrême et je crois que la moindre faute de goût peut le gêner au point de le rendre malade. Que l'on découvre parfois beaucoup de talent dans ces œuvres ingénues, presque toujours anonymes, que Vlaminck aime à sauver du bric à brac, Vlaminck se charge de vous le prouver et je gage qu'il fait tout d'abord bon profit de la leçon. Il a découvert l'art nègre, nul ne l'ignore, et sa petite collection personnelle de bois sculptés pourrait étonner et instruire ceux qui n'ont pas le temps d'aller passer une journée au musée congolais de Tervueren. Je suis donc bien persuadé que Vlaminck respecte, honore, en soi-même comme chez les autres, le libre jeu de l'instinct. Nul mieux que lui n'a le sens inné de ce que l'on peut faire avec des couleurs, de la toile et des brosses. Nul mieux que lui ne sait, devant l'œuvre d'art, se présenter net, nu, ou, si je peux dire, en état de pureté. Mais ce n'est pas devant la toile que l'instinct travaille utilement. C'est devant l'objet. Une conception un peu servile du « d'après nature » donnerait à penser que, pour le peintre, l'œuvre et l'objet se confrontent sur la rétine : le peintre regarde l'objet et le reproduit. Soit! Mais ce n'est là qu'un stade élémentaire de l'art, un exer- cice intermittent. Car, pour qu'une heure de peinture soit bien employée, il faut des ---

Cet ouvrage, tome III de la collection « L'art d'aujourd'hui », présente des peintures, dessins, estampes et sculptures de notre temps. Il est publié par les Éditions Albert Morancé à Paris.