Excerpt

First pages of the volume, freely accessible.

Page 1

Deux Lautrec mutilés Ce profil net ; ces narines impérieuses, pincées dans la bouffissure du visage ; ces lèvres minces taillées par le mépris ; cette échine cambrée avec tant de verdeur malgré le poids de la proche quarantaine ; cette main tendue, dressant d'un geste hiératique un objet indistinct, soulier de satin ou miroir de la mauvaise fortune ; cette duchesse de la fange enfin qu'on peut voir, en ces débuts de saison, exposée dans une galerie de la rive droite, tout cela ramène bien le promeneur, n'est-ce pas ? par la route de la Foire du Trône, à l'une des grandes compositions de Toulouse-Lautrec, dite parfois " La Danse mauresque ". Mais si nous reconnaissons la Goulue sous les traits de cette vestale de la noce et de la malchance, qu'a-t-on fait de son peuple accoutumé, qu'est devenue la suite extravagante ? Poètes pourrissants, boxeurs, pervenches de faubourg, Errynies chahuteuses, fonctionnaires congestionnés, vierges souriantes suppliciées par le grand écart..., le cortège rituel a disparu qui, jadis, entourait de sa ronde le plateau du quadrille ou le tréteau des almées. Qu'a-t-on fait surtout des intentions d'un peintre qui, solidement planté sur terre, cherchait à voir loin? Les souvenirs se brouillent au sujet de l'œuvre. Sous sa forme actuelle, elle semble parcimonieuse et tronquée. Car ce n'était guère dans la manière de Lautrec, que d'économiser ainsi le mouvement. Il n'aurait jamais amputé de la sorte, sans raison d'ordre plastique, une jambe nerveuse. Il n'aurait pas brisé la ligne d'un bras contre le rebord du cadre, ni sacrifié ainsi l'ampleur de sa jupe, vaste éventail de poussières d'émeraudes, à la nécessité du numéro-tage.... Si le spectateur hésite à penser, malgré les réminiscences plus précises et une conviction qui se fait pressante, qu'un marchand de tableaux a pu immoler en faveur de son commerce une des compositions picturales les plus importantes du siècle dernier, il n'a qu'à continuer sa promenade jusqu'à un établissement similaire, voisin du premier. Il trouvera là un fragment de la toile qui, dans l'ensemble exécuté bénévolement par l'artiste à l'occasion de l'ouverture d'une baraque foraine, faisait pendant à " La Danse mauresque ". La Goulue lui apparaîtra encore, dans une autre attitude de mais arrachée comme tout à l'heure au reste de la composition et si brutalement cette fois qu'on aperçoit, amputé, près de l'écume des dessous, un pied du partenaire habituel, Valentin le Désossé... Jeanne Avril, dans l'œuvre originale, se tenait là sur la gauche, en maillot noir, un peu en arrière du groupe central, prête à s'envoler : la mince libellule, si gracieusement évoquée par le peintre, comme en un moment de délice et d'oubli, la pauvre Jeanne Avril gît probablement à l'heure qu'il est, roulée derrière un comptoir, dans l'attente du client éventuel... Le visiteur n'a plus le moindre doute sur la provenance de sa découverte. S'il interroge du regard, stupéfait, un familier du lieu, celui-ci lui répond du ton le plus naturel du monde, comme si la chose se faisait tous les jours, que les toiles, un peu grandes, furent en effet morcelées et réparties entre deux maisons du quartier (1). L'aventure prend ici les couleurs forcées d'un conte à la Mirbeau. Vous demandez à un voisin de campagne des nouvelles de la ravissante petite fille qu'on entendait rire autrefois et sauter dans son jardin à la poursuite des papillons et le brave homme vous répond d'une voix douce : " Elle faisait beaucoup de bruit. Nous l'avons étouffée entre deux matelas..." La salle commence de tourner, les nus avoisinants se décomposent, les paysages chavirent, une brume passe devant les yeux du visiteur. Il remercie en chancelant, salue du mieux qu'il peut et, une fois dans la rue, se met à courir à (1) Voici la notice concernant les tableaux mutilés dans le catalogue qui fait suite à l'étude de M. Maurice Joyant, Henri de Toulouse-Lautrec, Paris, 1926, p. 290 : La Goulue. Baraque de la Goulue à la Foire du Trône. Collection de M. Hodebert. I. La Danse mauresque ou Les Almées, avec portraits de gauche à droite : Tinchant, le pianiste du Chat-Noir, Paul Sescaut, Maurice Guilbert, G. Tapie de Cétegran, Sainte-Aldegonde, Jeanne Avril de dos, Lautrec de dos, Félia Fénon — II. La Danse au Moulin Rouge : La Goulue et Valentin le Désossé, Dufour, le chef d'orchestre. Deux panneaux sur toiles en larg. de 3 m. × 3 m. Signés : dans le premier, dans l'épaule de Fénon a droite monogramme et 1895 en bas ; dans le deuxième, signe du monogramme a droite et en bas. Exposition Salon d'Automne, 1904 ; Exposition Musée des Arts Décoratifs, 1910, N° 1 ; Exposition M-J, 1913, N° 63 et 64. Vente G. Viau, 21 mars 1907, N° 81 et 82 : 5.200 francs. A paru dans le Figaro Illustré, N° 145, avril 1902. AU MOULIN ROUGE (DÉTAIL).

Page 2

L'AMOUR DE L'ART toutes jambes, incapable de maîtriser son épouvante. Car il entre dans cet attentat, dans la simplicité mise par les auteurs à le révéler, dans l'inconscience avec laquelle ils l'exploitent, un élément d'absurdité et de fantastique qui donne proprement le vertige. Des plaines du sens pratique le plus terre à terre aux nuées de l'imagination aberrante, l'esprit s'étendue à trouver une explication. L'ignorance ? Le dernier des garçons de salle, s'il a surpris une conversation de vernissage, sait qu'un tableau ne se monte pas comme une Ford, à l'aide de pièces séparées. Lautrectenait particulièrement à ces compositions qui représentent dans son œuvre un effort de mise en page décorative tout à fait exceptionnel. Leur propriétaire de passage n'a pu s'imager qu'elles garderaient un sens, une liaison, une tenue ainsi mutilées et dispersées... Excès de compétence, au contraire, audace de connaisseur? On attend un vendeur, arrive un gentilhomme à tendances surréalistes qui prend ses responsabilités et n'admet pas la discussion : " La matière picturale charrie ici bien des impuretés. L'éclairage est douteux. Le trait d'abord fougueusement lancé comme à la conquête du monde intérieur, a tôt fait de se rendre à la contrainte des choses : il s'embarrasse dans les types, les types s'égarent dans le sujet, d'où une sorte de stylisation à la japonaise qui n'est plus de notre temps. Et puis il traîne là-dedans un relent d'anecdote dont nous apprécions, certes, l'intérêt historique et la distinction mais qui, à la longue, ne laisse pas que d'être un peu fatigant. Dès lors, pourquoi ne pas dégager l'essentiel et mettre au rebut les abats? Nous espérons continuer cette tâche d'épuration nécessaire avec les Cézanne, dont la plupart, malheureusement, ne nous appartiennent pas.... " Ces déclarations paraîtront extraordinaires de la part de marchands, cultivés peut-être, mais qui jusqu'ici n'ont pas donné le moindre signe d'une passion critique assez inquiétante pour les mener d'un seul bond dans un état voisin de l'aliénation mentale. Elles renferment cependant une part devraisemblance. Car s'il ne peut être question d'arracher à un mort la somme de liberté qu'il a pu gagner pour son art, dans une solitude relative mais décourageante et au prix d'une lutte qui profite encore à nombre de vivants ; s'il va de soi qu'une couleur déjà un peu terne s'assombrît encore, stupidement privée de ses contrastes ; si personne ne songe à prétendre qu'il suffit de payer patente et de ne pas aimer le gothique pour s'arroger le droit de jeter bas une chapelle sans être aussitôt assommé par les passants, rien n'empêche, par contre, de supposer qu'un directeur de galerie moderne, à force d'entendre dénoncer par ses jeunes pensionnaires les horreurs de l'anecdote, ait fini par se croire autorisé à débiter ses images et à les mettre en circulation, comme un atlas, sous forme de feuillets détachés. Tant pis si l'épisode détruit constituait le témoignage, du goût lyrique le plus rare, d'une époque résolue et qui nous reste chère à beaucoup d'égards. Tant pis si, du même coup, se trouve anéantie la hautaine confession d'une tragédie humaine qui, loin derrière l'œuvre, ouvrait à la méditation de profondes perspectives. Tant pis enfin pour la poésie : elle n'avait qu'à ne pas tomber sur le marché. AU MOULIN ROUGE.

Page 3

L'AMOUR DE L'ART Nous avons été conduits, de déductions en déductions, au seuil même de la démence. Mais il s'agit, en l'occurrence, d'hommes pondérés, de paisibles travailleurs assez soumis aux exigences de l'offre et de la demande pour se mettre à quatre pattes, armés de ciseaux et tailler dans les produits qui leur sont confiés à seule fin de réaliser l'idée originale d'ouvrir, les premiers de la saison, un rayon de peinture au détail. Qu'un chef de galerie parisienne, au cours d'une crise de fureur iconoclaste, ait voulu un beau matin se graver dans le marbre, à l'usage des héritiers, une inscription légendaire à la Sennacherib, cela passel'imagination: "Nous, prince du négoce, maître tout puissant des arts, nous sommes emparés par surprise en l'an 1926, du comte Henri-Marie-Raymond de Toulouse-Lautrec-Monfa, descendant des Croisés et dernier conquérant de sa race. Nous l'avons tenu au comble de sa réputation. Nous l'avons frappé en pleine création. Nous avons arraché son cerveau de nos mains tout en or et son cœur dépécé, ses membres déchiquetés, nous les avons livrés aux barbares ou jetés aux chiens..." Il n'y aurait plus qu'à tirer les volets, réunir les actionnaires et chercher un remplaçant. Autant dans ces conditions former l'hypothèse contraire, plus charitable sinon moins insensée: "Un riche boutiquier, subitement touché par la grâce, rêve de purifier le temple. Au prix d'un scandale retentissant, il s'offre en sacrifice pour appeler du côté de sa profession l'attention des lois." La démonstration, en effet, ne manque pas d'éclat: l'Etat exige moins de garanties de la part de ceux qui détient, avec droit de vie et de mort, les valeurs spirituelles de toute une race qu'il n'en attend du plus humble des patrons de garage. Qu'arrivera-t-il si demain éditeurs et libraires se mettent à saccager les manuscrits? Quoi qu'il en soit et bien qu'on laisse Lautrec payer encore une fois les frais de l'aventure, une telle fureur d'holocauste, venant de ces parages, demeure tout à fait improbable. Mieux vaut revenir à la terre, ne serait-ce que pour en finir avec l'enquête, sans plus d'espoir de rien trouver. Car le livre d'affaires lui-même se refuse à parler raison: "L'exiguité des appartements... La difficulté de placer ces toiles immenses... Le bénéfice de les multiplier... Le coût du rentoilage (si les peintures étaient intactes comme tout Paris s'en est rendu compte, hélas! lors de l'exposition que nous eûmes le tort d'organiser récemment, il n'en allait pas de même des toiles: elles exigeaient une réparation)... Le goût de la clientèle aussi. A côté de l'amateur artiste, n'oublions pas la clientèle sérieuse! La vision du peintre ne manque pas de noblesse, nous en convenons, mais comme elle est malsaine! Ces vestons de commissaires, ces masques de tenanciers, cette insolente prostitution, ce vieillissement des épidermes, cette flétrissure de la beauté, tout ce qui rappelle l'obscurité des origines, la fatalité du plaisir, l'évidence de la fin... Ah, croyez-nous! Il y a des laideurs qu'il vaut mieux ne pas montrer..." Ces toiles n'ont pour ainsi dire rien coûté. Quel beau geste, quelle élégance facile c'eût été que de les offrir au musée Lautrec, ouvert depuis peu en Albi, et quelle somptueuse publicité! Nous reconnaissons d'ailleurs n'avoir, quant à la manière d'écouler au mieux des décorations de cette taille et de cette nature, aucun conseil à donner. Quant à ce qui entre de déchéance dans la

Page 4

L'AMOUR DE L'ART superbe de Lautrec par contre et de corruption dans sa grandeur, notre conviction est solidement formée : le jugement d'un conseil de brocanteurs directement intéressés à la mise à l'enca n d'une maison d'artiste ne peut manquer de soulever, dans le monde entier, un formidable éclat de rire en même temps qu'une protestation véhémente s'il conclut à la faillite de celui qui n'a jamais prodigué que son talent et sa vie. Corruptio optimis persima. Soit. Miné par une épouvantable hygiène, perdu, par le double malheur des temps et de sa destinée dans une jungle de pacotille où croisaient tout de même, parmi des fleurs exquises, de belles bêtes en liberté, ce fils des sculpteurs des rois et des fauves a peut-être, pour une part, dégradé ses dons. Lautrec n'en reste pas moins un des meilleurs. Ses débiteurs vont-ils prendre sur eux de le condamner? Brisé dans son corps, déformé dès l'enfance et reposant enfin, après une interminable agonie, le peintre ne méritait pas en tout cas d'être ainsi sauvagement frappé, une seconde fois, au plus vrai de son âme, par des innocents qui ne tireront même pas parti de la profanation. Les causes du désastre échappent à l'entendement au point que les auteurs eux-mêmes n'essaient pas de lui découvrir un prétexte. Juste s'ils prennent la peine de conter, à qui s'étonne ou s'indigne, une histoire à dormir debout, la ténébreuse visite d'un acquéreur inconnu qui après avoir reçu les toiles, les aurait coupées en morceaux puis, poussé sans doute par une sorte de curiosité morbide, aurait prié leur ancien possesseur d'en exposer les débris comme si rien ne s'était passé. Nous n'écoutons plus. Notons seulement, pour rester dans l'esprit du film, que les comtes de Toulouse-Lautrec prirent Jérusalem et Constantinople et qu'ils étaient déjà célèbres il y a dix siècles pour l'extrémité de leur violence. Les descendants, tout dévoués on le sait à la mémoire du maître, pourraient fort bien, au deuxième épisode, quitter la vieille demeure du Bosc, venir à Paris trouver l'acheteur masqué, l'amateur-fantôme, et lui administrer, cravache au poing, la solide correction qu'il a si bien cherchée. Héros de la gangrène, stoïque de la nausée, Lautrec cinglait de son rire les redresseurs de torts. Nous sommes parfaitement conscients de la difficulté d'intervenir dans une de ces odieuses querelles du genre esthétique où l'on gagne à tout coup et rien d'autre, à l'ordinaire, qu'une malheureuse monnaie de scandale et de bruit. On nous laisse déjà entendre qu'il y a beau temps que pareils abus se commettent — avec plus de discrétion sans doute, sur une échelle infiniment plus modeste — sans même avoir attiré notre attention. Dès lors, pourquoi s'étonner, s'indigner tout à coup? Faut-il répondre que nous ne sommes pas préposés à la garde des trésors plus ou moins authentiques destinés aux collections? Ignorant ces faits nous n'éprouvions pas plus le besoin de les connaître que nous nous sentirons inclinés, demain, à nous charger d'une surveillance qu'on s'accordera peut-être à juger nécessaire. Mais aujourd'hui, la sanglante provocation! Nous jeter ainsi au visage la main coupée d'un disparu et cela au lieu même où nous venions de le saluer dans l'intégrité de sa force et de son œuvre, chez les mêmes gens, presque au même temps qu'ils nous invitaient à lui rendre hommage ! Et ne pas s'attendre à un réflexe ! Peu importe nos raisons particulières d'aimer ce peintre, compagnon distant du premier voyage, pilote acharné de la mauvaise passe, de l'aimer jusque dans ses naufrages à cause de sa fierté, de son élégance, de sa tristesse, de l'aimer pour ainsi dire en dehors de la peinture. Ces Lautrec abattus tout ce que nous chérissons devant et derrière eux vient de nous être révélé en pleine solitude, menacé d'un danger de destruction immédiate. Comment ne pas intervenir? L'argument sentimental n'aurait pas plus de poids après qu'avant le désastre. Placés de force sur le terrain de l'intérêt public nous y resterons pour réclamer des mesures de défense. Les principaux intéressés, après tout, seront les premiers à profiter du bruit qu'ils nous obligent à mener autour de cette ignoble aventure. La leçon permettra à ces consciences confuses, si les fonds de toile n'ont pas servi à quelque emballage pressé, si la reconstitution est encore possible, de rassurer tous ceux dont vit leur commerce en même temps que de rétablir un crédit fortement ébranlé. L'art se vend et s'achète, comme toute chose au monde. En admettant que ses courtiers n'aiment ni leur profession, ni la peinture, ils n'en ont pas moins avantage à donner à leurs subalternes, vendeurs, expéditeurs, encadreurs, etc... l'exemple d'un minimum de respect sans quoi chacun arrachant à une toile, au cours de son voyage, le morceau qui lui plaît, rien n'arriverait plus à l'acheteur du tableau qu'il a commandé. Le département des Beaux-Arts, de son côté, ne manquera pas d'être touché au vif par une affaire beaucoup plus offensante et dangereuse pour la culture que la plupart des scandales dont il a coutume de s'indigner. Un ministre prononçait, nous dit-on, il y a quelques semaines des paroles émues à l'inauguration des salles Lautrec (1). Ce haut fonctionnaire prendra on l'espère, l'initiative de la restauration et voudra que les panneaux, sortis du charnier, reprennent honorablement le chemin du Palais de la Verberie : un pas vers les mesures de protection qui s'imposent ; une preuve d'attachement à donner, non seulement au peintre et à sa ville, mais encore, à peu de frais, sans grand dérangement, à l'avenir et à l'esprit. GEORGES DUTHUIT. (1) Le Musée d'Albi possède la personnalité civile et tous les droits d'auteur, de reproduction, de suite et de poursuite, attachés à l'œuvre de H. de Toulouse-Lautrec. Actes de donation des 31 juillet 1922, 27 juin 1923. Décret du 31 juillet 1923. (Maurice Joyant, op. cit., p. 250). Au cas où l'état des toiles, ce qui est impossible à prétendre, eut nécessité une intervention désespérée, on aurait pu, ce semble, en référer à l'institution moralement responsable. Mais, encore une fois, vit-on jamais, de mémoire de maroufleur, rapiquer une toile en l'éventrant, en la dépeçant ? L'Italie ne possèderait plus un Vinci.

Page 5

LES ANCIENS DE L'APOCALYPSE FRESQUE DE LA NEF ST. MARTIDE FENOLLAR Les fresques romanes de Catalogne Le Musée Municipal de Barcelone se trouve être le plus riche en peinture romane justement du fait de la pauvreté du pays catalan que cette ville régit depuis sa constitution, au xme siècle. Ce paradoxe, qui n'est qu'apparent, s'explique aussitôt qu'on se place à un point de vue historique. La richesse du Musée reflète la richesse actuelle du pays, fait moderne ; la pauvreté pesait sur le pays pendant le xme siècle de sa naissance politique. L'Histoire nous fait savoir que le peuple catalan, au Nord-Est de la péninsule ibérique, part du versant Sud des Pyrénées Orientales. De là, il s'étendit par les plaines, au bord des fleuves et de la mer, où des villes, des forteresses, des églises et de vastes monastères furent bâtis à foison. ST. CLEMENT DE TAHULL C'était le moment où se cristallisait, en France, cet art roman qui allait devenir l'art typique de l'Europe latine. Le petit pays catalan fut pour quelque chose dans la formation de ce style. Les archéologues ont constaté depuis quelque temps que la Catalogne apporta à la formation de l'art roman, des techniques nettement architectoniques et foncièrement latines. La personnalité de ce petit pays méditerranéen s'est révélée par des monuments nombreux, très divers et qui, dans leur svelte élégance, furent souvent très bien décorés. Si pauvre fût-il, le peuple catalan qui venait d'éclorer, il aimait la parure artistique et savait se l'approprier. Tandis que les comtes-rois et la noblesse se répandaient par les terres basses recon-

Page 6

L'AMOUR DE L'ART ABSIDE PRINCIPALE DE L'EGLISE ST. CLÉMENT DE TAHULL --- naux ; pas de fleuves navigables, mais des torrents furieux, tortueux et hérisssés de roches roulées ; des cascades, des lacs immobiles et hantés qui ne mènent nulle part, entourés de déserts, de roches à pic ou de glaciers ; là point d'auberges, pas le moindre confort ni seulement une ombre d'hygiène ou de propreté ; nulle agriculture mais d'éphémères pâturages pendant la courte durée de l'été, des neiges copieuses et stationnaires pendant l'interminable hiver..... Toute garantie d'isolement paraissait acquise à cette terre riche en art barbare, vraie terre promise pour les archéologues et pour les antiquaires, terre qui, à l'instar du Thibet, rebutait les plus hardis des conquérants. — Quel pays pourtant serait inaccessible aux antiquaires ? Lorsque les marchands de curiosités découvrirent ce pays de Cocagne et en mesurèrent les difficultés d'accès ils ne se sentirent pas pour cela le moins du monde découragés. Loin de là, on aurait dit que les difficultés de l'entreprise augmentaient leur convoitise et aiguisaient leur hardiesse. Là où l'antiquaire se sentait à bout de forces il détachait des agents, il organisait de loin, mais très stratégiquement le siège de telle église, jusqu'à ce que, de guerre lasse, la proie se laissât prendre pour un rien. C'est ainsi que de ces églises et même de quelques-unes des pauvres maisons de pâtres, frileusement groupées tout autour furent drainées vers les comptoirs des antiquaires des quantités considéra- quises aux Maures, qui avaient eu juste le temps d'en prendre possession, les contrées pyrénéennes étaient délaissées, et presque oubliées : ces abruptes contrées ne purent jamais plus jouir des avantages que les conquêtes de leurs rois et la civilisation de plus en plus splendide du peuple catalan prodiguaient partout ailleurs dans son territoire. La Catalogne pyrénéenne resta donc jusqu'à ces temps derniers dans ce stade de développement précaire et moyenâgeux où elle continue de végéter. Un traditionalisme pauvre et borné pétrifia le goût de cette race de montagnards, étouffa dans l'œuf toute vélléité de réformes dispendieuses, se façonna à jamais cette conscience d'idées simples et grandioses, d'empirisme, qu'on trouve chez les primitifs, chez les barbares et les sauvages qui sommeillent à la veille des éclosions nationales. De telles idées simples et grandioses fournirent à ce barbare pyrénéen les sujets qu'il peignit à l'intérieur des châteaux forts, sur les murs des grands monastères et surtout sur les parois des églises, dans les absides, sur les arcs triomphaux qui s'ouvrent devant les maîtres-autels, sur les rétables et jusque sur les ciboriums protecteurs de la Sainte Table. Le pays qui gardait cet inestimable trésor de peinture romane, maintenant hébergé dans le Musée Municipal de Barcelone, est resté un pauvre pays, toujours inaccessible. Là il n'a jamais été question de chemins de fer, ni de routes ; pas même de chemins vic-

Page 7

L'AMOUR DE L'ART bles de céramiques, de verreries antiques, d'émaux limousins et aragonais, de fers forgés, de meubles et d'art portatif on s'enhardit à charger à dos d'âne les rétables et antipendiums peints sur bois. A la fin il ne nombre d'autres objets d'art liturgique et profane de style roman. Lorsque le pays fut vidé de tout objet restait plus que les pauvres édifices dévalisés et les fresques romanes qui les ornaient intérieurement.

Page 8

L'AMOUR DE L'ART (DÉTAIL DE L'ABSIDE DE SANTA MARIA DE TAHULL) LA PANHAGIA On aurait pu croire que le dépouillement en resterait là, qu'on n'irait pas, si patients que les ânes puissent être, jusqu'à charger leur échine avec les églises elles-mêmes. Pourtant c'est à peu près ce qu'il advint. Un brave Italien, comme il n'en reste qu'en Italie, un très habile restaurateur de peintures descendant d'une ancienne famille de restaurateurs d'art et qui avait hérité de ses aïeux la technique du transfert des peintures à fresque sur la toile, s'offrit à enlever les fresques des églises romanes des Pyrénées. Sitôt agréé, il réussit tellement bien son travail qu'en peu de semaines une de nos plus magnifiques fresques romanes fut détachée de son abside et vendue au Musée de Boston. A cette époque-là, c'est à dire vers 1910, un de nos historiens-archéologues les plus distingués, le professeur Joseph Pijoan explorait cette région pyrénéenne pour essayer d'arrêter sa dévastation. Il réussit souvent dans ce pieux pélérinage à racheter pour le compte de la Municipalité Barcelonaise quelques fresques, des rétables et des antipendiums. La Municipalité de Barcelone ne songeait pas à ce moment-là au déplacement de ces peintures : elle ne poursuivait pas d'autre but que de clouer sur place et de rendre ainsi inamovibles par droit d'acquéreur tout ce qui apparaissait comme vendable dans cet ensemble prodigieux d'art roman. C'est ainsi qu'avec le rachat des fresques et des antipendiums cette Municipalité se proposait de DÉTAIL DE FRESQUES DE SANTA MARIA D'ANEO UN DIACRE pourvoir à la protection des peintures en danger ou en voie de destruction ; en raison de l'état de délaborment des vieilles églises, et elle restaurait les églises en ruines. Un tel programme menaçait de devenir excessivement cher — surtout, si l'on tient compte de la faible valeur artistique de la plupart de ces églises. La rencontre des opérateurs italiens fut alors pour M. Pijoan une révélation. Il ne fut pas long à tirer profit du travail des restaurateurs italiens : il embaucha rapidement pour le compte de la Municipalité de Barcelone la troupe entière des arditi. M. Pijoan eut le temps d'entreprendre le sauvetage des fresques romanes. Il parvint à faire l'acquisition de toutes les fresques jusqu'alors connues, d'en commencer le détachement et le transfert au Musée de la capitale de la Catalogne et d'en publier une belle description largement illustrée, que l'Institut d'Estudis Catalans édita avec munificence (1). Aussitôt après, il partit professer au Canada. M. Joachim Folch i Torres, le directeur actuel du Musée Municipal de Barcelone, a été le continuateur intelligent de l'œuvre de M. Pijoan. C'est sous la gérance de M. Folch que la Municipalité barcelonaise est parvenue à réunir dans son musée une collection de fresques, de peintures (1) Joseph Pijoan, Les Peintures Murales Catalanes. Gr. in-4° de 48 p. avec de nombreuses gravures dans le texte et xvi planches hors texte. Barcelone (non daté) Institut d'Estudis Catalans.

Page 9

L'AMOUR DE L'ART DÉTAIL DE FRESQUES DE SANTA MARIA DE TAHULL sur bois et de sculptures de la période romane si abondante et choisie qu'on est en droit de considérer cet ensemble comme unique au monde, le premier à tous les points de vue, des musées d'art roman. Quiconque s'intéressera dorénavant à l'art roman sera tenu de connaître le Musée de Barcelone. Le Musée Episcopal de Vic, à quelque 60 km. de Barcelone, est également très riche en peintures romanes sur bois. L'installation des fresques romanes au Musée Municipal de Barcelone a été menée avec le plus grand amour, de sorte que pas une seule parcelle des fresques les plus émiettées n'a été perdue. Le tout fut reconstruit avec la plus rigoureuse fidélité ; les toiles ont été collées sur des absides en bois ou sur des murs construits dans le Musée en réplique exacte des intérieurs d'églises pyrénéennes. Il ne nous est pas possible de rapporter aux lecteurs de L'Amour de l'Art tout ce que contiennent les collections d'art roman du Musée Municipal de Barcelone. Nous sommes forcés de nous limiter aujourd'hui à un commentaire sommaire des seules peintures murales ; la description de la peinture sur bois et de la sculpture de la période romane que le susdit musée possède nous mènerait trop loin. Le visiteur, tant soit peu connaisseur qui visite la section romane du Musée Municipal de Barcelone ne manque pas de remarquer que dans une certaine unité LE PANTOCRATOR DÉTAIL DE FRESQUES DE ST. CLÉMENT DE TAHULL de style des écoles et des personnalités assez distinctes se manifestent. Ce qui frappe le plus fortement l'esprit lorsqu'on déambule dans cette suite d'églises reconstruites au Musée, c'est le style puissamment dramatique de ces artistes barbares qui, depuis la fin du x° siècle jusqu'en plein XIII° siècle peignirent sur le crépi humide des murs leurs conceptions du monde et de l'au-delà. Leur style est féroce, sans appel et volontaire, jusqu'à l'inhumanité : c'est souvent de la peinture d'épouvante. Terribles Pantocrators qui nous terrassent de leur regard courroucé, presque venimeux, qui nous accablent de leur justice tonitruante, qui nous effrayent avec leur anatomie fantastique et grandiose de démiurges retournant au totem ; ce sont des Jéhovas démasqués par des calligraphes titaniques, par ces mêmes calligraphes qui, au milieu de toutes les barbaries, paraphèrent des livres de sept sceaux. Ce sont aussi des Panhagias méchantes présidant à toute la mystagogie des sorcières montagnardes, des divinités terrifiantes et avides, jalouses de toute hiérarchie, des saintes martyres placées plus bas et de toute autre puissance, gourmandes d'huile, de cierges et de sang. Les saints, les anges et les séraphins nous ont, dans ces fresques des gestes de panique, des têtes terrorisées de condamnés. Cette série de peintures murales nous offre en raccourci la synthèse du cauchemar médiéval, sa conception puérile, traduite d'une manière adéquate par un

Page 10

L'AMOUR DE L'ART DÉTAIL DE L'ABSIDE DE SANTA MARIA DE TAHULL art puéril ; sa manifestation exaltée, on ne peut mieux exprimée par un style furieux ; sa simplicité psychologique parfaitement fixée par une technique brutale. Revenons à notre visiteur du musée de peintures murales romanes et demandons-lui ce que, après cette impression d'ensemble, il saisit de divers dans la peinture murale de la Catalogne romane. Il vous dira sans doute qu'il croit remarquer dans cette suite de fresques des influences du Sud de la France, peut-être des influences de la miniature romane de la Provence, avec des infiltrations carolingiennes. Nous reconnaîtrions avec ce spectateur imaginaire, que les influences françaises vont de pair avec les influences directement byzantines. Nous trouverons aussi des influences de l'art italien le plus primitif. L'abside de l'église de Pedret, par exemple, est décorée de fresques qui ne sont pas sans parenté avec celles des catacombes romaines ; la couleur même de ces images des vierges sages et des vierges folles, est harmonisée dans les rouges caractéristiques des fresques et des détrempes des catacombes. Le byzantinisme se décèle autant que par le rythme et le programme des compositions, par le dessin et surtout par la couleur plus riche et harmonisée dans des bleus et des noirs qui rappellent les parures en mosaïque des églises italiennes et byzantines. La décoration musicale a dû être connue en Catalogne puisqu'il en existe de beaux vestiges à sujets religieux mais d'expression presque profane dans un baptistère ruiné, probablement byzantin, et situé aux environs de Tarragone, dans le village de Constanti, dont l'appellation byzantine paraît notoire. Ces influences byzantines éclatent dans les fresques absidiales des églises de Sainte Marie d'Aneo et de Sainte Marie de Tahull. Le groupe byzantinisant des fresques catalanes est le plus beau, surtout du point de vue chromatique et décoratif. Des influences visigothiques sont aussi assez visibles, par ci, par là, dans quelques unes de ces fresques. Mais à travers les influences précitées quelque chose d'autochtone perce dans ces grandes compositions : on y constate une façon d'adapter tous ces apports extérieurs, un certain caractère inédit, un indicible sentiment artistique qui sont personnels à la Catalogne. Les influences que la peinture romane catalane avaient subies, ne diminuent pas la valeur de cet art : ces influences étaient interchangeables chez tous les peuples de Romanie ; ce n'était, on le sait, qu'une partie des influences bien plus nombreuses, subies par l'architecture de tous les pays romans. Ioan Sachs Clichés communiqués gracieusement par le Musée Municipal de Barcelone. DÉTAIL DE L'ABSIDE DE SANT MIQUEL DE LA SEO

Page 11

Soutine L'héritage de Van Gogh a été recueilli par Soutine. Ce n'est pas que le Russe marche sur les traces de l'artiste hollandais. L'analogie que son œuvre tourmentée et tragique présente avec l'œuvre de Vincent tient à des causes plus profondes, encore que plus impénétrables qu'une filiation technique ou esthétique. Qu'est-ce que l'œuvre de Van Gogh, sinon la désagrégation des règles qui limitent l'expression spontanée, sinon l'acheminement progressif vers un art, libéré de calculs préalables et fondé sur une exaltation fièvreuse des images perçues, mais spiritualisées grâce à la somme d'émotion intérieure qu'elles contiennent? Mais tandis que Van Gogh n'atteint à des effets aussi intenses que le Champ de blé avec oiseaux noirs, qu'après des années de luttes, de souffrances, de labeur opiniâtre, où sombre sa raison, Soutine y accède de plein-pied. On connaît les débuts de Van Gogh en Hollande et son initiation à l'art impressionniste en France. On sait qu'il doit plus encore à Delacroix qu'à l'Ecole de Manet et qu'il a étudié les graveurs japonais. Les lettres qu'il adressait à son frère Théodore et à Emile Bernard attestent ses préoccupations. Sans doute le drame de la vie de Van Gogh n'est-il pas un drame d'ordre purement artistique. Il porte l'empreinte profonde de ses crises de conscience religieuse. Protestant et mystique, dévoré de scrupules, assoiffé de mar yre, Van Gogh trouve dans son art une issue à ses débordements. Cet art est donc le reflet de son moi. Mais pour êtresubjectif il n'en recèle pas moins des problèmes plastiques. Il est aisé de suivre, étape par étape, l'évolution de Van Gogh. La continuité logique de son œuvre de peintre, une sorte deloi fatale présidant à toute sa destinée, projettent une lumière crue sur son cas qui passe pour insoluble. Van Gogh incarne aux yeux des écrivains allemands la survie du vieil esprit gothique et le génie du Nord qui échappe à l'emprise du classicisme méditerranéen. En plaçant Soutine en regard de Van Gogh je ne prétends établir aucune comparaison. Un tel jeu serait trop hasardeux. Il me semble, par contre, nécessaire de dresser l'état civil d'un peintre, dont l'œuvre suscite