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Paul-Emile Colin
LES DEUX PEUPLIERS
La plaine, la montagne, le golfe qui les creuse, le fleuve et ses reflets dans la vallée; le travail de la terre et la peine des hommes: le labour dont Paul Colin, depuis quinze ans, poursuit une expression plus vraie et plus austère, poussant son outil dans le bois avec cette âpreté de ses aieux quand ils foulaient la même glebe; les semailles et la moisson, lorsque les blés demi tranchés lèvent encore des murs frémissants de soleil; les paysans noueux, charretiers, charbonniers, batteurs des granges, broyeurs de lin, le bûcheron au torse violent qui cogne sur les troncs, et le schlitteur dont la contension gagne à ce point l'artiste qu'elle ramasse tous les ressorts de sa main sur une planche singulière d'insistance et de force; les créatures, telles que les choses les ont faites, rugueuses, silencieuses et gauches; la femme, assez rare dans ces pastorales, et qui laisse aux vieillards la poésie du souvenir, pour porter les fardeaux, brandir la pioche et le battoir, mais aussi qui, parfois, d'une hanche onduleuse et d'un cou lumineux, apaise la rudesse des campagnes; le repos dans les champs vu avec la netteté de Velazquez, quand il peignait les Borrachos, ou l'héroïsme qui grandit les figures de Delacroix; le village, sa masse méfiante et vétuste; le moulin; les masurés, celles qui penchent vers la rivière miroitante aux petits plis de son cours ménager, et celles dont la grange fatiguée cède elle-même sous une charpente abattue, ou bien ces toits de chaume dont le soleil, en les frappant, fait resplendir l'humilité; les péniches
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Paut-Emile Colin. — Fasc. 1.
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qui bercent la même âne usée et pacifique aux berges clapotantes du canal ; les troupeaux, leurs clartés errantes, et leur ombre ordonnée selon le rythme des églogues ; les attelages solennels aux processions du soir ; l'abreuvoir : dans les cercles de l'eau qui s'illumine encore et déjà s'enténèbre, la croupe arrondie du cheval, et, souvent, le long cou de cette bête de pitié tendu comme une imploration des consciences muettes ; l'arbre, intercesseur de la sphère à l'espace, modelé par le vent qui nous abat et nous allège ; la terre, son ossature, ses mouvements, galopante, endormie, et qui renoue au crépuscule la guirlande des horizons ; toute la terre, et notre terre dont le sel est en nous, et la nuit qui confond les lueurs, la détresse et l'amour dans son tressaillement : tout cela Paul Colin ne l'a pas choisi comme autant de thèmes à son art; mais c'est ce qui l'a surpris, qui l'a pris, possédé, d'une de ces lentes obsessions dont aucun exorcisme ne libère, si ce n'est celui de l'accouchement esthétique. Et cet appel qui l'arrache, médecin, a sa science, a sa vie, qui le torture physiquement s'il hésite, et qui menace son foyer, lorsqu'il s'y abandonne, cette vocation le contraint au métier le plus ingrat, qui est le métier du graveur, a la gravure la moins fructueuse, qui est la gravure du bois, parce que le bois est la matière vivante et vigoureuse ou ce rustique pourra imprimer avec la force de ses muscles l'accent renouvelé des hymnes primitifs.
Et ce n'est pas de la littérature. Rien de moins tendancieux que cette œuvre. Elle n'est ni religieuse, ni prolétarienne, ni régionaliste. Elle ne plaide que pour la lumière et la pénombre, mais avec des éclats ou des enveloppements si francs et si directs, si larges, si profonds qu'il faut la définir par son lyrisme. On ne trahit pas la plastique en y marquant les directions de l'esprit. La peinture est une poésie visible, a dit Léonard dans son Traité; et Delacroix, observant que Poussin «est arrivé au milieu d'écoles maniérees chez lesquelles le métier était préféré à la partie intellectuelle de l'art» loue le maître d'avoir «rompu avec toute cette fausseté.» Le maniérisme avait, de même, corrompu les xylographes au xix^e siècle. Maniant le burin sur les blocs de buis taillé debout, ils avaient encombré leurs planches des effets que la gravure en creux du métal permet seule, quand ils ne luttaient point de complication avec les teintes obtenues par les procédés photomécaniques. Péniblement formé loin des académies et loin des ateliers, Paul-Emile Colin n'eut point à abdiquer ces virtuosités. Il ignora même longtemps la résurrection dont Auguste Lepere frappait l'estampe originale et le livre illustré. Dans sa ville natale, enfant encore, il avait seulement aperçu, aux vitres d'un libraire, des épreuves anciennes : celles de l'Apocalypse ou de la Passion d'Albert Durer, celles de l'Impruneta, des Misères, des Gueux de son compatriote Callot. Leur pathétique, leur esprit n'ont pas cessé de l'animer. Mais cette double influence le troublait alors plus qu'elle n'eût pu le guider. Colin hésite ; il passe du cuivre à la pierre lithogra-