Extrait
Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.
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FÉVRIER ... 1909
L'ART ET LES ARTISTES
Directeur-Fondateur : ARMAND DAYOT
N° 47
4e ANNÉE
SOMMAIRE
Les Grands Chefs-d'Œuvres. — La Naissance de Vénus, de Botticelli.
L'Exemple de Delacroix . . . . . Camille Maucclair
Albert Belleroche . . François Cracy
Segantini . . . . . Marius-Arg Leblond
Notes sur Willette . Jean Tild
(39 illustrations, plus une planche en couleurs)
Chronique du Mois
Les Mois artistiques en France et à l'Étranger. — Les Échos des Arts.
— Les Expositions. — Les Livres, etc.
REVUE D'ART ANCIEN ET MODERNE DES DEUX-MONDES
LE NUMÉRO
France.. 1 75
Etranger.. 2 25
DIRECTION, RÉDACTION ET ADMINISTRATION :
== 10, Rue Saint-Joseph, PARIS ==
ABONNEMENT
France.. 20 fr.
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L'ART ET LES ARTISTES
Directeur-Fondateur : ARMAND DAYOT
Secrétaire : FRANCIS DE MIJOMANDRE
SOMMAIRE DU NUMÉRO 47
- LES GRANDS CHEFS-D’ŒUVRE: Botticelli: La Naissance de Vénus (détail), 1 illustration.
- L’EXEMPLE DE DELACROIX, 10 illustrations. — CAMILLE MAUCLAIR
- ALBERT BELLEROCHE, 9 illustrations. — FRANÇOIS CRUCY
- UN GRAND PEINTRE DE L’ITALIE: SEGANTINI, 7 illustrations. — MARIUS-ARY LEBLOND
- NOTES SUR WILLETTE, 6 illustrations. — JEAN TILD
Le Mois artistique en France, 2 illustrations, par F. M.; Angleterre, 1 illustration, par Frank Rutter; Autriche, par William Ritter; Italie, 1 illustration, par Ricciotto Canudo; Orient, par Adolphe Thalasso; Pologne, 1 illustration, par Adam de Cybulski; Échos des Arts, 1 illustration; Bibliographie.
Épreuve d’Art: Souvenir d’Automne, par Albert Belleroche.
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ABONNEMENTS: France, 20 fr.— Étranger, 25 fr.
Le numéro, 1 fr. 75
Les avis de changement d’adresse doivent nous parvenir, accompagnés de 0 fr. 50 en timbres-poste, au plus tard le 25 pour le numéro du mois suivant.
Les articles publiés par l’Art et les Artistes deviennent la propriété de la Revue.
Tous droits de reproduction et de traduction réservés.
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LES GRANDS CHEFS-D'ŒUVRE
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BOTTICELLI — LA NAISSANCE DE VÉNUS (détail)
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L'EXEMPLE DE DELACROIX
Dans ses qualités, dans ses défauts, il n'a dépendu que de son âme. Avec celle de Liszt, c'est la plus noble que le romantisme ait connue. L'homme fut de ceux qui ne peuvent respirer que dans les altitudes de la morale et, comme le veut l'expression à la mode, ce fut un professeur d'énergie, et un héros. Brûlant sous une apparence réservée, taciturne et mélancolique, « monument de solitude qui induit à la tristesse », selon la phrase de Whistler sur le vrai grand artiste, si sa discrétion née du sentiment absolu de l'honneur nous a célé sa vie privée, tout nous fait pressentir qu'il dut éprouver l'amour-passion avec toute la force de sa nervosité, toute l'inquiétude de ses rêves, toute la vibration d'un organisme maladif et d'une intellectualité géniale : et c'est ce qui est lisible entre les lignes de son journal que tout jeune peintre devrait apprendre par cœur.
Il n'eut ni l'habileté commerciale et publiciste d'un Hugo, ni le désordre et les sempiternelles fureurs d'un Berlioz. A ces deux hommes on l'a comparé parce qu'il était dans son art un chef comme eux dans les leurs, servait un idéal analogue et encourait les mêmes risques ; mais il fut tout autre, et moralement très supérieur. Il serait plus vrai de le rapprocher de Liszt pour la beauté lyrique, de Wagner pour le sens d'un
L'ÉDUCATION DE LA VIERGE
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L'ART ET LES ARTISTES
tragique nouveau. Il domine les romantiques de toute la hauteur de son esprit orageux et serein à la fois, pénétré d'une logique constante, détestant l'outrance et le hasard, ne considérant l'audace que comme la sanction d'une réflexion lente, gardant au milieu des plus fiévreuses hardiesses un goût sévère et sûr. Il travailla formidablement et on ne le sut tout à fait qu'après sa mort en découvrant avec stupeur, dans les six mille dessins classés par Burty, la preuve des recherches minutieuses nécessitées par une création soi-disant spontanée, prise pour la facilité miraculeuse d'un nouveau Rubens.
Dans ce malade qui lutta de rapidité avec le destin, toutes les émotions de l'histoire, toutes les formes de la passion humaine, toutes les splendeurs de la grande poésie parlaient et passaient, et il transposait instantanément en couleurs et en plans le monde en lui contenu. Personne depuis Rubens en effet ne se trouva pour créer avec cette volonté de puissance ; mais Rubens fit une œuvre tout extérieure. Il fut le coloriste incomparable de la vie heureuse, exubérante, sensuelle; il ignorera la vie intérieure et l'expression de l'âme.
*
Delacroix tendit à exprimer la vie intellectuelle et passionnelle, à inscrire le concept de Rembrandt dans la ligne décorative des Vénitiens ; et il fut, surtout, le premier dans son siècle à comprendre la nécessité d'oser un art de synthèse empruntant à tous les autres leurs sources émotives, l'art que Wagner, conseillé par Liszt et deviné par Baudelaire, devait réaliser à Bayreuth. Lettré, musicien, passionné de poésie, de philosophie, d'histoire politique et religieuse, préoccupé d'écrire, il voulut non pas ravaler la peinture au rang de l'illustration d'un sujet, comme l'école davidienne et les mauvais romantiques, mais la mettre au service de sentiments généraux dont l'expression serait le but essentiel d'un artiste satisfaisant en même temps à la passion de peindre. C'est en cela que chacun de ses grands tableaux est non seulement une belle création picturale, mais un acte de volonté dont le magnétisme exalte le cœur et l'imagination, et sollicite dans notre âme tout ce que la poésie, la musique et la culture des idées générales savent y émouvoir. C'est ce que Wagner a tenté en considérant la musique symphonique comme le véhicule de toute une série d'idées acquérant, à travers ses formes, une force nouvelle. C'est ce que Berlioz entrevit en créant le poème symphonique avec une exagération due à ce qu'il était plus coloriste et plus littéraire que véritablement personnel dans l'emploi des sonorités.
La musique symphonique de Delacroix, ce fut non pas l'harmonie linéaire telle que la concevait Ingres, mais la couleur. Il fut un merveilleux musicien du ton, et notre plus grand depuis et avec Watteau. Comme Watteau, qu'il étudia et dont sa grande âme somptueuse et triste dut comprendre si intimement l'âme, il considéra la couleur non comme le plaisir des yeux, mais comme un langage. Les Vénitiens et Rubens, qu'il semble recommencer simplement pour quiconque ne va pas au fond des choses, étaient des maîtres peintres choisissant des sujets propres à prétexter le jeu admirable du coloris qui était tout leur idéal. Delacroix a approprié le langage muet du chromatisme aux idées et aux passions qu'il concevait non en peintre, mais en penseur. Mais ce qui a fait de lui un grand peintre, et non pas un poète ou un philosophe dévoyé, se servant de la couleur pour exprimer des rêves abstraits, c'est qu'il concevait la forme et la vision chromatique de ses idées en même temps qu'elles-mêmes. Il demandait à la couleur le secret de l'émotion psychologique, tandis qu'Ingres demandait aux seules inflexions de sa ligne merveilleuse le secret de l'émotion idéologique. Delacroix a souvent été accusé de dessiner mal, et en effet il y a de grandes défaillances du dessin dans son œuvre, si on conçoit le dessin dans le sens de perfection ingresque ; l'accusation tombe si l'on considère la question sous un autre aspect. Delacroix ne croyait point à la perfection immanente du dessin, notion
SÉNÈQUE SE FAIT OUVRIR LES VEINES
(fragment de la décoration de la bibliothèque de la Chambre des députés)
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L'ART ET LES ARTISTES
abstraite et froide à ses yeux. Il voulait avant tout exprimer la vie d'une humanité héroïque, et concevait à ce point de vue le mouvement comme la première et presque l'unique qualité du dessin. Amené ainsi à ne plus séparer la ligne de la couleur et à concevoir le dessin d'un être animé par les volumes et les plans, comme un sculpteur, les valeurs des objets et des êtres étaient pour lui tout le dessin, et on peut dire que là il n'a jamais non pour elles-mêmes, mais en tant qu'éléments dramatiques. Toutes ses irrégularités de forme sont dues à l'accentuation volontaire du mouvement par le modelé, et cela peut être dit de Michel-Ange et de Rodin. Pliant la nature à sa volonté créatrice, il s'en inspirait sans respect pour la vérité d'imitation.
La main du génial malade parfois trembla, et on trouve en son œuvre nombre de figures que
OPHÉLIE
fait une faute ; il indiquait une valeur avec une sûreté prodigieuse, alors qu'Ingres n'y parvenait qu'avec une pénible patience. La querelle du mauvais dessin de Delacroix se confond avec celle du dessin par contours et du dessin par volumes, querelle qui dure encore. Enfin, Delacroix était très préoccupé de faire sentir l'atmosphère autour des êtres, de faire réagir la coloration de l'ambiance sur les personnages : tout, les six mille dessins, les lithographies, les eaux-fortes, était conçu dans le sens de l'accentuation du mouvement et du caractère, plutôt qu'avec le désir de la reproduction exacte des choses. Il les voyait la force de l'intention malmène et déséquilibre. Mais des morceaux comme l'étudiant mort de la Barricade, la femme nue des Croisés, la captive liée à la croupe du cheval turc dans les Massacres de Scio, la négresse des Femmes d'Alger, le Trajan, certains lions, égalent Delacroix aux plus admirables dessinateurs de tous les âges. Ses petites toiles et ses dernières œuvres, traitées en esquisses, notent avant tout le chant du coloris dans ses concordances avec le sentiment ; il se sent pressé par la mort, sa nature de décorateur s'impatiente des raffinements d'exécution propres au tableau de chevalet. Il faut le deviner, être, comme lui,
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L'ART ET LES ARTISTES
plus attiré par l'idée que par la facture. Mais toujours la couleur est admirable.
En lui, comme en Watteau, elle devient un élément psychologique; elle n'est pas un vêtement bariolé agrémentant une conception, elle s'y incorpore, et jamais Delacroix, grand coloriste, esprit lyrique épris de toutes les somptuosités de la vie extérieure, n'a pourtant peint un morceau pour le seul plaisir de le peindre. Beaucoup d'artistes ont vu dans ce plaisir instinctif toutes les fins de leur art: lui a constamment sacrifié ce plaisir à son idée, autrement mais aussi sévèrement qu'Ingres lui-même. Coloriste merveilleux, mais non pas coloriste avant tout, il a inféodé la tonalité à l'idée générale, il a dédaigné le morceau de bravoure. Mais dans ces volontaires assourdissements, dans cette mélancolie grandiose, dans ce crépuscule perpétuel qui est la couleur même du pessimisme romantique, et où il a voulu se maintenir en harmonie avec ses thèmes, éclôt un monde de nuances d'autant plus riches et savoureuses, accusant une inouïe sensibilité optique. Ce sont bien là ces couleurs de l'orage et de la pourriture dont a parlé Baudelaire à propos d'Edgar Poe en saluant en Delacroix un homme «qui élevait son art à la hauteur de la grande poésie». Là, celui qui venait de Vérônese, de Rubens, de Constable, a présagé toute notre intellectualité douloureuse, il a peint le ciel d'un âge hanté par les rêves d'un Schopenhauer et d'un Nietzsche, il a été épique sans être superficiel comme Hugo dont il s'écartait en silence, il a mêlé intimement le sentiment humain à la nature.
Il a voulu, il a osé, il a réalisé la chose la plus difficile, l'union de tous les arts en un seul sans leur sacrifier celui-ci. Il n'est ni un peintre à programmes littéraires, ni un peintre d'histoire coloriant des illustrations documentées. Il emprunte à l'histoire réelle, à l'histoire inventée par les grands poètes. Hamlet est pour lui aussi réel que les croisés, Don Juan aussi vrai que les Turcs ou les soldats du Téméraire, Dante aussi vivant que les insurgés de 1830. Il est le peintre de la passion, de l'héroïsme et de la douleur à travers les siècles et les envisage en solitaire ému par tous les grands sentiments. Il les refond dans le creuset de sa cervelle brûlante, en nourrit sa fièvre, en exalte sa raison: il les exprime par la peinture, mais son dessin est un rythme, sa couleur une musique, sa composition un bas-relief. Nul n'a mieux groupé les êtres, jeté la lumière sur la figure essentielle, ménagé dans les intervalles laissés par les personnages l'insertion des sites et des figures secondaires. Toutes ses formes convergent à un seul point où elles entraînent le regard. Il n'a pas admis qu'un peintre fit pardonner l'insuffisance de ses moyens par l'ingéniosité de son intention, car il a follement travaillé et s'est jugé avec la plus scrupuleuse sévérité, mais il n'a point admis davantage qu'expert à copier adroitement, un peintre tirât vanité de ce talent d'imitation. Profondément vrai, jamais réaliste, il a peint les accessoires avec exactitude, au prix de grandes recherches en un temps où, l'une et l'autre école étant conventionnelles, Ingres était seul avec lui à montrer le souci du détail vrai. Mais si ses héros sont vêtus et
LA DRACHME DU TRIBUT (fragment de la décoration du plafond de la bibliothèque de la Chambre des députés)
Cl. Sardnal.
L'ÉDUCATION D'ACHILLE (étude pour la décoration du plafond de la bibliothèque de la Chambre des députés)
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L'ART ET LES ARTISTES
LE TASSE DANS LA MAISON DES FOUS
armés comme il convient, du moins l'idée et la passion sont tout, l'accessoire n'est juste et n'intervient que pour renforcer le caractère général des types.
Rien de médiocre, de photographique en cette exactitude transfigurée par le lyrisme : Delacroix n'est pas anachronique comme Rubens ou certains Vénitiens, la soif de vérité de son siècle le possède,
il sait qu'aux esprits modernes le soutien du détail impose mieux une vision. Mais chez lui la restitution de l'âme par la force communicative de l'émotion nous rapproche des êtres disparus, et non l'illusion facile d'une copie de leur intérieur ou de leur vêture. Nous ne les regardons pas avec une curiosité froide à travers la lunette d'un diorama, nous vivons leur vie cérébrale, ils se mêlent