Extrait

Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.

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fig. 1 fig. 2 fig. 3 POTERIES ANCIENNES DE LA COLOMBIE DE L'AMÉRIQUE DU SUD Les poteries qui font le sujet de cette étude ont été rapportées par le Dr O. FUHRMANN, professeur à l'Université de Neuchâtel (Suisse) et ont été recueillies par lui au cours d'une mission scientifique à travers la Colombie, mission qu'il fit pendant l'été 1910 en compagnie du Dr MAYOR, médecin et botaniste. C'est grâce à l'obligance de ces deux savants explorateurs que nous sommes en mesure d'offrir aux lecteurs de cette revue la primeur d'une moisson dont les résultats paraissent en fascicules dans les Mémoires de la Société des Sciences naturelles de Neuchâtel. Les travaux scientifiques et archéologiques traitant de ce vaste pays sont relativement bien peu nombreux encore et la plupart d'entre eux sont des études plus ou moins fragmentaires. C'est qu'en effet ce pays est d'un accès peu facile lorsqu'il ne s'agit pas seulement des côtes donnant sur les deux océans des deux côtés de l'isthme de Panama, mais des grandes vallées et des hauts plateaux qui s'étendent fort loin à l'intérieur. Le terrain est accidenté et les routes n'existent pour ainsi dire pas. De plus, jusqu'à une

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L'ART DÉCORATIF époque récente, le régime politique, toujours très agité et instable, n'offrait que peu de garantie au voyageur étranger. Au reste, celui qui s'aventu- rait dans ces contrées y était plus souvent poussé par la soif de l'or que par la curiosité scientifique ou historique. Ce que nous savons des peuples qui vivaient dans ces parages, lors de l'arrivée des Espagnols au commencement du xvie siècle, est fort peu de chose. Les chroniqueurs de l'époque sont plus préoccupés de la gloire des conquistadors que de la vérité et leurs témoignages ne sont pas toujours des plus objectifs ! Ce qui est certain, c'est que la civilisation indigène ne survécut que fort peu de temps et fut étouffée par la colonisation espagnole, et les derniers survivants de la race autochtone ne peuvent nous donner une idée exacte de ce que furent leurs ancêtres. Nos notions sur la préhistoire de la Colombie sont fort vagues, pour ne pas dire nulles, puisque celle-ci n'a comme seuls appuis que les vestiges épargnés par le temps et les hommes, et ces ves- tiges se réduisent à fort peu de chose malheureusement, en dehors des sépul- tures et de quelques lieux de culte. La nature même des objets qui accompa- gnaient les morts dans leurs tombeaux fig. 4 fig. 5

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L'ART DÉCORATIF est si spéciale qu'ils ne nous fournissent guère que des documents sur les croyances religieuses : ce sont des poteries, des bijoux en or, des pierres taillées ou sculptées et parfois des ossements. La présence de l'or dans les sépultures fut connue des Espagnols dès leur arrivée et, dès ce temps, le métier de guaquero devint à la mode. La chasse aux guacas, ou tombes indiennes, était pour les chercheurs d'or des plus fructueuses. Il va sans dire que tous ces trésors en or étaient impitoyablement jetés au creuset pour être transformés en lingots. Les collectionneurs n'ont commencé à s'occuper de ces objets qu'à une date fort récente ; néanmoins quelques belles collections ont encore pu se former, dont la plus célèbre est celle de M. Leocadio Ma Arango, à Medellin, ainsi que plusieurs autres qui ont pris le chemin de musées d'Europe, tels que ceux de Berlin et de Leipzig. Nous n'aurons ici qu'à nous occuper de poteries ; mais nous croyons utile avant tout de rappeler en quelques lignes ce que sont ces sépultures dont on les tire encore de nos jours, ces guacas, comme on les nomme dans le pays même. Le guaquero doit être un homme habile, car ce n'est pas toujours chose facile de trouver l'emplacement d'une tombe, les Indiens ayant pris les plus grands soins à en dissimuler l'ouverture. Les guacas sont de diverses formes; les unes fig. 6 fig. 7

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L'ART DÉCORATIF carrées, d'autres rondes ou encore triangulaires. Les parois sont tantôt verticales, tantôt en gradins quelquefois revêtues de dalles de pierre. Le fond se trouve à deux mètres, ou plus encore, sous le niveau du sol. Des niches plus ou moins profondes creusées dans les parois recevaient les ossements des morts. Il est très rare de trouver des squelettes ou des os en bon état, et le plus souvent même, ils sont compêtement détruits. Les objets en or et les poteries sont placés dans une des niches, mais non mélangés arbitrairement. Ainsi, chez les Indiens de Chiriqui (Panama) les poteries occupent le centre de la guaca, tandis que les ossements sont distribués au pied des parois et les objets en or dans les interstices des pierres. Les morts subissaient probablement une préparation avant d'être inhumés, comme cela était le cas chez les Indiens de Chiriqui. Ceux-ci exposaient leurs morts pendant plusieurs mois dans une sorte de cabane élevée sur des pilotis, puis les ossements fig. 8 fig. 9 fig. 10 fig. 11 fig. 12 fig. 13 fig. 14 fig. 15 fig. 16

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L'ART DÉCORATIF étaient recueil- lis et soigneu- sement grattés et blanchis avant d'être placés dans la tombe (Chiri- quian Antiqui- ties, G. Grant Maccurdy, Ya- le University 1911). En jetant un coup d'œil rapide sur les poteries figurées dans cet article, on est frappé de leur aspect bizarre de bibelots rares et curieux. Ce n'est pas là le produit d'un potier, mais bien plutôt celui d'un sculpteur, car toutes ces pièces sont sorties de doigts habiles qui ne se sont point servis du tour. Si nous nous demandons où nous avons vu leurs pareilles, notre pensée se porte tout natu-rellement vers quelque cathédrale gothique et il nous semble voir la faune des chapiteaux et des gargouilles du xime siècle. Il y a dans ces formes tant d'imprévu, une invention si féconde dans la silhouette et dans l'interprétation de la faune employée, avec cela un coup de main si libre et si franc et sans aucune hésita-tion, que nous avons l'impression de nous trouver en face de l'œuvre d'un excellent ar-tiste. La matière, facteur si important dans les arts décoratifs. fig. 47 fig. 48 fig. 49 fig. 20 fig. 21 fig. 22 fig. 23 fig. 24 fig. 25 fig. 26

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L'ART DÉCORATIF est belle quoique d'un aspect âpre et un peu grossier. La cassure nous montre cette terre formée d'un sable aggloméré par une substance noire vitrifiée; la surface est d'un noir légèrement lustré, à l'aspect gras. L'ornementation est soulignée par des traits gravés dans la terre crue préalablement séchée, traits qui sont ensuite remplis d'une engobe jaunâtre. Toutes nos poteries sont de ce même type que l'on a classé sous le nom de groupe noir incisé (black incised group, de G. Grant Maccurdy, ibid.). Toutes ces pièces (à l'exception des fig. 49 et 52) paraissent sortir d'un même atelier tant elles offrent d'unité de matière, mais non des mêmes mains, car certaines d'entre elles sont loin d'égaliser la maîtrise d'autres. Nous avons déjà parlé de l'aspect de « bibelots » que revêtent la plupart de ces

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L'ART DÉCORATIF formes. Elles n'ont certainement point été faites pour servir à un usage domestique. Ce ne sont pas des ustensiles de ménage. Il est bien plus probable qu'elles ont fait l'objet d'une industrie spéciale pour le culte des morts. Il est probable aussi qu'elles avaient une signification symbolique et religieuse. Mais ici encore les données les plus élémentaires nous manquent sur les idées religieuses de ces civilisations anciennes. Nous savons seulement que des temples fort beaux et fort riches ont été incendiés par les soldats espagnols ; nous savons aussi que des cérémonies religieuses très importantes avaient lieu au bord de certains lacs, cérémonies pendant lesquelles des trésors ou objets de toute sorte et spécialement en or étaient jetés dans les flots par les prêtres, au point qu'il

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L'ART DÉCORATIF vaut actuellement la peine d'exploiter systématiquement certains de ces lacs en les desséchant. Les Forces de la Nature, sous divers aspects, devaient être l'objet de ces cultes. De là l'inspiration puisée dans une observation profonde de tout ce qui vit. C'est l'homme et les animaux les plus répandus qui sont le prétexte de tout décor. L'ornement le plus géométrique même peut en général être ramené à son origine animale dont il n'est que la représentation schématique ou la stylisation à outrance. L'absence absolue du décor floral, si répandu chez d'autres peuples, est remarquable dans un pays où la flore est si riche, ne serait-ce que celle des orchidées. Une seule pièce fait exception (fig 21) : c'est un fruit qui sert de support à une grenouille, probablement un cône de maïs. C'est le seul exemple d'une interprétation végétale dans ces poteries, à moins que nous ne puissions voir des feuilles de nénuphars servant de plateaux aux grenouilles et aux salamandres des figures 8, 9, 10, 18 et 19, ce qui n'aurait rien d'in vraisemblable. Mais, dans tous les cas, ces motifs sont tout à fait secondaires. Les animaux les plus divers, par contre, ont servi à nos artistes, depuis les insectes (dans la figure 57 nous voyons 4 scolopendres former les ornements d'angle) jusqu'à l'homme, les poissons, les reptiles, les oiseaux, divers mammifères, tout est prétexte à une silhouette amusante. Ils ne s'attachent pas seulement à la forme générale caracté-

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L'ART DÉCORATIF ristique et pour ainsi dire schématique d'une espèce, mais ils l'observent dans ses mouvements et dans des états divers, d'une façon souvent fort réaliste. Ils ont tiré parti de certaines poses typiques pour en créer des formes imprévues, telles ces grenouilles et ces salamandres en rut avec leurs dos hautement arqué. Nous sommes en droit de nous demander s'il y a là simple fantaisie d'artiste ou bien une idée symbolique. La grenouille joue un grand rôle dans toute l'ornementation indienne, aussi bien dans l'Amérique du Nord que dans l'Amérique Centrale et celle du Sud ; partout nous retrouvons, interprété d'une façon analogue et dans les matières les plus variées (plumes, vannerie, sculpture, métaux, poterie, etc.), le schéma de la grenouille. Il existe même une série de ces schémas passant insensiblement de la figuration de la grenouille à celle de l'homme. Nous devons donc y voir une de ces idées populaires et symboliques remontant à des croyances très primitives et anciennes. La salamandre se trouve aussi, quoique dans une moindre proportion, mêlée à la figure humaine. Ainsi dans les deux plaques carrées figurant deux dignitaires assis sur des sièges nous distinguons divers attributs marquant la qualité du personnage tels que l'arc et le carquois garni de flèches ainsi qu'un sceptre. Dans les angles inférieurs se trouvent d'un côté une salamandre, de l'autre une grenouille (fig. 48 et 50). Dans une statuette (fig. 52) les deux pieds reposent sur des têtes de salamandres. Dans d'autres figures humaines les bras sont remplacés par des salamandres dont la tête occupe la place des mains. Les poteries qui nous occupent ont été recueillies dans la vallée du haut Cauca. Nous avons cherché dans les musées et les publications spéciales des types de comparaison ; ce que nous avons trouvé est fort peu de chose en proportion de l'importance de ces contrées. C'est au Musée ethnographique du Trocadéro que nous avons rencontré le plus grand nombre de pièces rappelant les nôtres, soit par la forme, soit par l'ornementation ou l'inspiration. Grâce à l'obligence du Dr Ver-

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L'ART DÉCORATIF neau, conservateur du Musée, qui nous permit de photographier les pièces que nous désirions, nous pouvons en donner ici des reproductions. Elles proviennent presque toutes de cette même vallée du Cauca et ont été rapportées par les missions Colville, Candelier et Chaffanjon. Nous avons déjà remarqué que nos poteries ne sont pas façonnées au tour, mais simplement modelées à la main, ce qui imprime à toutes ces pièces un caractère très spécial et individuel. En effet, lorsqu'on regarde une collection de poteries dont la forme générale de chaque pièce est faite au tour, l'ensemble conserve une unité, je dirais même une uniformité monotone. Ici c'est tout le contraire. Il semble que toute forme régulière soit soigneusement évitée et nous n'avons plus devant nous une collection de pots, mais une foule de petits êtres fantasques et singulièrement vivants! Nous ne trouvons dans l'histoire des arts nulle part des objets analogues, si ce n'est, comme nous l'avons déjà dit dans notre moyen-âge, dans les gargouilles et les chapiteaux de nos cathédrales. De là aussi cet aspect de bibelots curieux. Les seuls vases présentant une forme à peu près classique et presque dépourvus d'ornementation sont façonnés sans l'aide du tour et présentent une section elliptique. Ces vases (fig. 4 et 6) sont du reste fort bien proportionnés et d'un goût très sûr; ils nous permettent de supposer, à côté de ces poteries cultuelles ou rituelles, une vaisselle plus simple destinée aux usages domestiques. Nous trouvons une intéressante description de la technique du potier indien, telle qu'elle se pratique de nos jours encore chez la plupart des tribus indigènes de l'Amérique Centrale, dans la relation du voyage que le Dr Hassler a fait de 1885 à 1887 aux sources du Paraguay et du Tocantins. (Jahrbuch der Mittelschweiz. Geographisch-Commerciellen Gesellsch. Aarau, 1888.) D'après cet auteur, le potier pétrit préalablement l'argile à l'aide de ses mains afin de la rendre plus malléable. Puis, suivant la dimension et l'épaisseur des vases à façonner, il en forme des boudins vermiculaires plus ou moins gros et de longueur fig. 48 fig. 49

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L'ART DÉCORATIF variable. Ces boudins sont ensuite enroulés en spirale dans un plan horizontal pour faire le fond du vase ; toute la forme du vase se trouve bâtie ainsi par cet enroulement continu, comme cela se fait pour certaines vanneries. La surface est aplanie et les parois ramenées à une épaisseur convenable au moyen d'outils en bois spécialement taillés dans ce but. Les pièces crues sont séchées pendant plusieurs jours au soleil et passent ensuite dans un grand feu à ciel ouvert. L'ornementation est gravée au moyen d'arêtes de poissons et les creux ainsi obtenus sont remplis par des oxydes métalliques produisant une couleur différente de celle du fond. Cette technique, que Hassler a observée chez toutes les tribus qu'il eut l'occasion de visiter, est peut-être la même dont se servaient les ancêtres de celles-ci il y quelques siècles déjà. Il est évident que cette structure de la paroi des vases ainsi obtenus est très résistante et remplace celle que donne à la terre le tour du potier; résistance que le simple modelage à la main ne pourrait pas donner. La terre acquiert par ce traitement la qualité que donne aux métaux le laminage ou le filage. Pour procéder avec ordre il faudrait faire de ces objets une classification; mais de quel côté que nous l'envisagions, une telle classification est bien factice. Que nous nous placions, soit au point de vue de leur destination, soit à celui du genre de l'ornementation, la difficulté reste la même, aucune limite ne permet de les grouper sûrement. Voici comment nous pouvons à peu près les diviser: 1° Vases de forme régulière dont l'ornementation ne change par la silhouette. 2° Vases de forme régulière dont l'ornementation en haut relief et asymétrique modifie la silhouette. 3° Vases zoomorphes et anthropomorphes, c'est-à-dire dont la panse est formée par le corps animal ou humain.