Extrait

Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.

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ART & INDUSTRIE V. Prove 1918.

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FRISE La Peinture Décorative Moderne APPARTIENT A M. ROUCHE DESVALLIÈRES L’étrange aveuglement qui nous empêche de porter un jugement équitable sur notre époque, la manie maladive qui nous pousse à admirer sans examen et comme automatiquement tous les vestiges du passé, ont fini par fausser notre esprit et vicier le sentiment du vrai que tout être porte en soi. Nous ne savons plus, nous ne pouvons plus discerner naïvement, loyalement, honnêtement les défauts et les qualités d’une œuvre d’art quelconque, parce que, sans nous rendre compte du daltonisme intellectuel dont nous sommes atteints, le mot ancien est devenu synonyme de beauté, et l’expression moderne présente la même signification que ladeur. Cette chose indéfinissable et stupide qu’on appelle la mode est surtout la cause d’une telle aberration, mais la paresse, la crainte du moindre effort ont aussi beaucoup contribué à aggraver une aussi pernicieuse incohérence. Une extraordinaire contention d’esprit n’est pas en effet indispensable pour se pâmer devant la Vénus de Milo, la Sainte-Chapelle, la Joconde, le bureau de Riésener, au Louvre, Britannicus, ou la Symphonie en Ut mineur. En se confinant dans un certain cercle de chefs-d’œuvres indiscutés et indiscutables, il est facile de conquérir la réputation d’un homme de goût sûr et impeccable, et on ne risque pas l’aventure toujours possible, en somme, de louanger malencontreusement un nouveau venu dont la valeur, en réalité, est nulle. Cette réserve demeure la loi des Critiques actuels les plus avisés et aussi les plus écoutés, loi dangereuse, car elle retarde l’évolution si nécessaire au libre et rationnel essor d’un peuple, et elle attire sur nous de désobligeantes remarques de l’étranger abasourdi des dythirambes intempestifs entonnés en faveur d’affreuses scories des styles disparus. Si nous apportions plus de méthode et de justice dans notre examen esthétique, si, nous débarrassant de préjugés puérils, nous reconnaissons que l’humanité ne s’est pas brusquement arrêtée depuis les Maîtres Italiens, et que les efforts de nos artistes contemporains prouvent autant de vitalité, de conscience, de puissance, d’éclat, de talent et même de génie que ceux des grands ancêtres, nous aurions le devoir de nous montrer fiers de la peinture décorative moderne et de lui décerner la place prépondérante à laquelle elle a droit. Décembre 1910. — La Peinture Décorative Moderne — Fasc. 1.

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Ah ! si, au lieu de porter la redingote et le chapeau haut-de-forme, Puvis de Chavanne avait été vêtu du maillot et du pourpoint de la Renaissance, s'il avait habité Florence, Venise ou Rome, au lieu de la prosaïque place Pigalle, si sa peinture s'étalait sur les murs du Vatican, du Campo-Santo de Pise, de la Cathédrale de Sienne ou du Palais des Doges, s'il était né dans ce pays de la légende et du rêve qu'est l'Italie, de quel culte ne serait-il pas l'objet! Après de longs et humiliants combats, l'auteur du Pauvre Pécheur a fini par être toléré, accepté même, et on semble ne pas lui garder rancune des outrages dont il fut abreuvé pendant d'interminables années, mais il n'a pas encore conquis la situation exceptionnelle qui lui est due. Ni à l'Institut, ni à l'Ecole des Beaux-Arts, ni dans les Ateliers officiels son nom n'est cité sans reticences sournoises ; quant à sa doctrine, elle n'est suivie, ni enseignée nulle part. La formule qu'on aime, qu'on protège, qu'on encourage, dans les concours, dans les achats de l'Etat, dans les commandes du Gouvernement expriment la négation même de sa théorie. Et pourtant, quel merveilleux artiste! Il possède toutes les qualités du véritable décorateur si rares et si difficiles à acquérir quand la nature ne nous en a pas dotés à la naissance ; ses sublimes compositions ou la réalité s'allie avec tant de souplesse à l'idéalisme, ne ressemblent en rien à des tableaux agrandis, à des vignettes mises au carreau, à des sujets de genre hors d'échelle, comme nos monuments en sont déshonorés. Elles restent toujours nobles, pleines de sénérité, de calme, de grandeur et de caractère ; elles magnifient le mur qu'elles couvrent sans le trouer, sans le supprimer, sans attaquer sa résistance nécessaire, sans briser sa solidité architecturale. Ses paysages, beaux comme du Corot, sincères comme du Claude Monet, s'incarnent dans le monument, et mettent sobrement en valeur des figures dont la silhouette et les attitudes précisées par un dessin synthétisé d'une prodigieuse maîtrise, arrivent à un style d'une imposante beauté. Avec des procédés diamétralement différents et une vision tout autre, son coloris se montre aussi puissant et aussi harmonieux que celui d'un Véronèse ou d'un Delacroix. Ses œuvres ne laissent jamais paraître la moindre convention. Le Maître hait, d'instinct la redondance, le geste formulaire, l'arrangement traditionnel et la reminiscence plus ou moins adroitement dissimulée d'un morceau classique. Les moyens qu'il emploie restent toujours simples, naïfs, naturels, prosaïques dans le sens populaire du mot, et l'émotion qu'il nous procure provient de la magnificence de son génie et de l'intensité des passions qui vivifient le drame évoqué devant nous. Comment rester froid devant Geneviève, enfant à genoux, devant l'évêque qui la bénit et la Sainte, vieillie regardant Paris endormi ?

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MAURICE DENIS BAIGNEUSES SALON D'AUTOMNE, 1910

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Partout dans Ludus pro patria, comme dans le Bois sacré, au Musée de Lyon comme au Musée d’Amiens, partout, Puvis de Chavanne a manifesté le même amour de la vérité et la même horreur pour les théories académiques. Ses personnages sont avant tout des êtres humains, qui peuvent, qui aiment, qui souffrent comme nous, et ils s’imposent à notre admiration justement parce que nous ressentons en nous-mêmes, parce que ce ne sont pas des mannequins sans âme, parce que ce ne sont pas de vagues entités glacées avec lesquelles il est impossible de communier, parce que ce ne sont pas des fantoches de théâtre, dont l’unique préoccupation est de se figer dans des poses prétentieuses, pompeuses, apprêtées et pédantes. Cette volonté de chanter la nature sans la maquiller, sans la farder, sans la truquer, sans la trahir, sans l’offenser par d’odieuses tentatives d’embellissement, nous la retrouvons chez un autre Maître que l’impitoyable faucheuse est venue abattre en pleine production et en pleine maturité. Carrière souffrit toute sa vie de l’injurieuse indifférence de l’État qui ne lui confia jamais la plus insignifiante décoration, tandis qu’il gorgeait de commandes des peintres sans valeur dont les insipides élucubrations donnent une bien étrange et bien fausse idée du niveau artistique de notre époque. La postérité ne pourra juger, au point de vue du Décorateur, l’homme qui restera comme une des plus hautes personnalité du xixe siècle, que par les deux figures qui ornent un plafond à l’Hôtel de Ville de Paris, et par les panneaux destinés à la Mairie de Reuilly. C’est peu. Mais des œuvres de cette envergure suffisent à préciser le génie d’un artiste, et ceux qui ont vu, exposée au Salon d’Automne, la suite des compositions destinées à la Salle des Mariages du xiie arrondissement, ont compris l’importance d’une manifestation cérébrale aussi exceptionnelle, aussi définitive. Le thème choisi par le maître était « Les Ages de la Vie ». Carrière savait qu’il exécutait sa dernière œuvre et que la mort allait lui arracher le pinceau de la main, avant même qu’il ait pu finir sa tâche ; aussi, semble-t-il, il a tenu à résumer ses croyances et à proclamer sa foi dans un sublime credo, où il affirme son amour pour l’humanité, sa compréhension de la modernité et sa tendresse infinie pour les humbles. Ces hommes, ces femmes, ces enfants qu’on sent rapprochés par le lien mystérieux de l’Amour, se meuvent sans emphase, gardant la physionomie adéquate au milieu, dans lequel s’écoule leur existence ; ils expriment librement les sentiments qui les animent et nous dévoilent la sereine poésie du travail et la douceur exquise de l’union des cœurs. Ces vastes compositions, puissantes comme une symphonie de Beethoven, présentent une merveilleuse unité et une délicieuse harmonie. Dans une suprême leçon, l’artiste prouve le peu d’importance que le costume tient dans une peinture murale et à quel point l’imagination peut doter de grandeur les sujets en apparence les plus vulgaires.

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--- SALON D'AUTOMNE, 1910 LE POÈME MAURICE DENIS --- SALON D'AUTOMNE, 1910 LA DANSE MAURICE DENIS

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Quand donc notre esprit se libérera-t-il du puéril préjugé qui dénie toute noblesse, toute beauté, tout style à l'extériorité moderne, et qui exige qu'un être soit affublé d'oripeaux quelconque ou transformé en divinité olympienne pour mériter l'attention de la foule? Quand donc reconnaîtra-t-on qu'un mineur de Constantin-Meunier ou qu'un laboureur de Millet se rapprochent cent fois plus de l'esthétique grecque que les Apollons et les Vénus expédiés annuellement de la Villa Médicis? Avec deux tons, le noir et le blanc, avec deux tons qui savent rendre tout ce qu'il faut dire et qui possèdent le don prodigieux de chanter avec autant de virtuosité et de souplesse que les plus brillantes palettes, Carrière s'est manifesté comme un très grand et très personnel décorateur, mais s'ensuit-il que des moyens fort différents, diamétralement opposés même, n'amènent pas des résultats également dignes d'admiration? En aucune façon. Il faut se méfier des comparaisons, des déductions qui glissent à l'absurde, des théories inflexibles, que d'autres théories aussi irréfutables viennent détruire de fond en comble. Cogito ergum sum disait Descartes: le talent prouve qu'il a raison en créant un chef-d'œuvre, et nous n'avons pas à scruter la conscience ou le tempérament d'un homme pour ergoter sur les mobiles qui l'ont poussé à produire et pour échafauder des systèmes de pédagogie compliqués auxquels le créateur n'a souvent jamais pensé. La vision d'Albert Besnard ne présente évidemment aucune analogie avec celle de Carrière; ces deux artistes possèdent chacun des qualités distinctes qui s'affirment avec la volonté autoritaire, la personnalité tyrannique, la décision inébranlable des vrais maîtres, de ceux qui influent sur une génération et parfois bouleversent le monde, mais qui ne font pas d'élèves parce qu'en somme ils restent isolés et parce qu'ils planent trop haut pour qu'il soit possible de les copier ou de les suivre. Par sa fougue, sa conception, sa facilité, son imagination, son audace, son sentiment des ensembles, Besnard incarne le type rêve du décorateur. Il adore la vie, la couleur, la lumière, le soleil, le faste et la magnificence. Son imagination ne marque jamais la moindre fatigue, la plus superficielle lassitude, elle produit dans une joie perpétuelle et une ivresse sereine; elle évolue et se renouvelle sans cesse. Les sautes brusques de cet indiscipliné sont parfois déconcertantes, et on reste stupéfait quand on pense, par exemple, que le même cerveau a conçu les peintures de l'Ecole de Pharmacie, d'une allure si nettement réaliste, et le plafond du Théâtre-Français, sorte de rentrée en scène de la formule classique depuis longtemps chassée de l'atelier du maître qui, quelle que soit l'influence du moment, quel que soit le caprice de l'heure, garde jalousement d'ailleurs son indépendance. Ses personnages contemporains conservent la belle tenue des figures antiques, et ses compositions académiques se parent de la libre interprétation de l'esprit moderne.

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--- SAINT-ROCHALB. BESNARD --- SAINT-LOUIS --- SAINT-VINCENT DE PAULCARTONS POUR L'HOSPICE DE BERCK ---

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--- J. CHERETPEINTURES DÉCORATIVESPOUR L'HÔTEL DE VILLE DE PARIS ---

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L'exposition de l'œuvre décorative que nous avons admirée, le printemps dernier, au Pavillon de Marsan, a mis en valeur un effort prodigieux, surhumain, et a évoqué le souvenir d'un Rubens ou d'un Tiepolo. Et encore cette réunion de toiles, d'esquisses, de dessins, de maquettes, de croquis, d'études qui remplissaient les vastes salles du Musée, du stilobate à la corniche, ne formait qu'une faible partie du colossal labeur du peintre, puisque ne figuraient la les decorations, ni de l'Ecole de Pharmacie dont je parlais plus haut, ni de la Mairie du 1er arrondissement, ni de l'Hôtel de Ville, ni de la Sorbonne, ni de l'Ambassade de Vienne, ni de l'Hospice de Berck, ces dernières représentées seulement par quelques cartons, d'une incomparable noblesse d'ailleurs. Ah! cet hospice de Berck, s'il s'élevait aux environs de Florence ou dans la campagne romaine, comme on en parlerait avec enthousiasme, comme on le citerait avec une pieuse émotion, comme on engagerait la jeunesse a aller le visiter et a l'étudier longuement, comme on organiserait de tous les coins du monde des pèlerinages esthétiques afin de s'agenouillier devant une des plus originales et de plus merveilleuses manifestations qu'ait produite le génie humain ! Or, quels sont les artistes, quels sont les élèves des Beaux-Arts, quels sont simplement les curieux qui ont poussé jusqu'a la petite plage sablonneuse si près pourtant du Boulevard ? La postérité remettra tout en place, je le sais, mais il est difficile de retenir un mouvement de colère en constatant jusqu'a quel point nous poussons l'incompréhension pour une époque qui voit éclore de tels chefs-d'œuvres. Et l'aveuglement est d'autant plus inexcusable, d'autant plus sot, que Albert Besnard synthétise tout le tempérament français avec sa clarté, son entrain, son esprit, son élégance, son émotion et sa force créatrice. Doué d'une souplesse surprenante, le philosophe panthéiste qui a symbolisé, sur la lyre aux cordes d'airain, la Mort enfantant la Vie, dans l'Amphithéâtre de Chimie, chantera, en badinant l'art culinaire, et le code de Brillat-Savarin, dans l'inoubliable salle à manger de M. Rouché, dans cette gracieuse pièce intime où des marmitons de quatre ans, coiffés du traditionnel bonnet de coton, manient des poêles géantes et courent apres des coqs multicolores qu'épouvantent des langoustes aux pinces menaçantes. Cette verve prime-sautière, ce charme imprévû, ce mépris du péda ntisme morose, cette ignorance de la leçon imposée, ce besoin d'école buissonnière, cette griserie de jeunesse, de soleil et de plein air, je retrouve toutes ces qualités chez Jules Chéret dont l'unique tort — mais combien grave ! — est de ne pas avoir vu le jour au xviiie siècle. Ah ! si ce prodigieux artiste avait été le contemporain de Watteau et de Lancret, avec quel enthousiasme nos bons snobs qui ont découvert l'art de Louis XV il y a vingt ans, et qui ne ménageaient pas autrefois leurs spirituelles railleries aux frères de Goncourt, avec quel délire nos raffinées collectionneuses chanteraient les louanges de celui qui a renoué la tradition des fêtes galantes d'antan ! Décembre 1910. — La Peinture Décorative Moderne — Fasc. 2.