Extrait

Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.

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ART & INDUSTRIE SOMMAIRE: - L'Art Social . . . . . . Roger Marx. - La Renaissance du Livre . . Jules Rais. - Les Arts décoratifs au Théâtre. Eugene Belville - Table des Matières. 56 pages 39 illustrations --- 5° ANNÉE JANVIER 1913

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L'Art Social Aucun mystère n'enveloppe plus aujourd'hui les origines de l'art. Les savants, d'accord avec les folkloristes, lui reconnaissent, dès ses débuts, à toutes les époques et sous toutes les latitudes, les mêmes fins utilitaires. Pour établir la genèse des sentiments esthétiques, il faudrait, dira le philosophe, dresser le répertoire des besoins et des désirs humains. Moyen d'action, langue universelle et écriture figurée, expression visible et durable de l'état des esprits et des mœurs, l'art renseigne l'histoire, stimule les énergies individuelles et le partage des émotions qu'il suscite établit entre les hommes une solidarité étroite, des raisons permanentes de sympathie et d'union. Parmi tant de systèmes recommandés pour en classer les manifestations, le plus simple les rangera selon les satisfactions offertes à l'activité de nos sens et de notre pensée. Depuis la Renaissance, les ouvrages conçus sans but défini se sont éliminés du concert des arts auparavant indivisibles; il n'entre pas dans notre dessein de rabaisser le mérite de ces créations; on remarquera seulement que, au point de vue sociologique, la portée s'en trouve forcément restreinte; elles sont extérieures à notre existence; elles intéressent la sensibilité mais pas toujours l'esprit. L'art social, au contraire, s'exerce en fonction de la vie; il s'y mêle, il l'imprègne, il la pénètre; à la beauté apparente, pittoresque ou plastique, s'ajoute chez lui une beauté intime, rationnelle, que l'on appellerait volontiers la beauté de finalité. Dans la diversité de ses règnes et de ses productions, la nature fait voir sous quelles espèces harmonieuses s'accomplit la loi primordiale d'adaptation des moyens à la fin. Ses exemples enseignent la méthode à suivre pour réaliser les conceptions qu'elle suggère, pour combiner les éléments et animer la matière; mais la nature n'est pas seulement la source de toute inspiration, le modèle éternel offert aux inventions de notre industrie; par les spectacles présentés nos regards, par les conditions de notre existence si exactement régies, elle intervient comme une dispensatrice souveraine d'énergie, comme le facteur essentiel du progrès. Les mutilations qu'on lui inflige ne servent qu'à mieux accuser le prix de ses bienfaits; la conscience devient plus claire des liens qui unissent l'être au milieu; la même piété s'émeut et défend, au nom du même idéal, le sol et l'édifice, l'espace libre « poumon de la cité » et les vieilles pierres qui en racontent l'histoire. N'est-il pas vrai d'ailleurs que les ouvrages de l'art et de la nature constituent un tout immorcelable? Leur réunion forme les traits qui composent la figure de la terre natale. Protéger les sites, les monuments, c'est sauvegarder le patrimoine de la nation et par là même affirmer le droit de tous à la jouissance de la beauté. Droit imprescriptible dont l'exercice s'impose et déroute. L'antiquité et le moyen-âge n'avaient pas mis en question la communauté du sentiment esthétique; nous ne revenons à leurs vues qu'après de longs détours et avec beaucoup de peine. L'intuition a trop de part dans ce sentiment pour en vouloir restreindre le privilège à une sélection préétablie. L'intelligence spontanée de l'art résulte d'un don natif départi au gré L'Art Social. — Fasc. 1.

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de l'esprit qui souffle où il veut; mais de ce que l'étude peut, à la longue, en procurer la connaissance, on a faussement induit l'inaccessibilité du beau; par surcroît, une faveur détestable, aveugle, vouée aux créations abstraites et inutiles, a rétréci le champ de l'art et rendu sa notion inséparable de l'idée de luxe et de haute culture. C'est contre quoi Tolstoi s'est révolté : « Nous sommes habitués, dit-il, à ne comprendre dans l'art que ce que nous voyons dans les Salons, les musées, que ce que nous entendons dans les concerts. Ce n'est là qu'une infime partie de cet art qui est un trait d'union entre les hommes. Notre existence est remplie de toutes sortes d'œuvres artistiques, depuis la berceuse, les jouets d'enfants, l'ornementation des vêtements, jusqu'aux offices religieux et aux processions solennelles. Nous appelons art non pas la forme d'activité qui traduit nos sentiments, mais seulement une partie de cette activité. » Rien de plus sensé que cette remise au point; vérifiée par les faits, elle s'accorde avec les aspirations de l'idéal qui fut de tout temps le nôtre. Quand un Melchior de Vogué ou un Suarès cherchent à le définir, c'est la qualité humaine qu'ils lui concèdent en premier lieu et dont ils lui font le plus d'honneur. Nous savons d'où elle vient, quels en sont les composants, ce qu'elle doit aux grâces vives de l'hellénisme, à la logique latine, au mysticisme chrétien. Par le rayonnement de ce don auguste notre civilisation s'est fait aimer et a prévalu sur les âmes étrangères; on contredirait notre tempérament et l'histoire en limitant l'effusion d'une générosité jalouse de rendre pour tous la vie meilleure et plus douce. Les peintres primitifs de la France, quoi que l'on prétende, ne valaient pas ceux de l'Italie et des Flandres; vers la même époque nos artisans l'emportent dans le façonnage des objets usuels destinés au service religieux ou civil, militaire ou domestique; ils y prouvent une cordialité qui ne rehausse pas moins leur travail que la délicatesse du goût et la vivacité de l'esprit. Ce sentiment esthétique, appliqué à la vie collective a pu s'altérer, il ne s'est pas aboli; les émotions heureuses qu'il cause sont réclamées à des titres nouveaux. L'instinct du mieux, la volonté de hâter un bien-être auquel tous tendent par des moyens différents, mais avec des droits pareils, ravivent les aspirations dont les artisans du moyen-âge avaient eu la conscience latente et qu'ils s'étaient employés spontanément à contenter. Le nécessaire d'abord, puis l'utile, l'agréable enfin, demandait, vers le milieu du xixe siècle, Cabet dans son Voyage en Icarie. En vertu d'une progression normale et d'un enchâinement logique, le besoin de beauté procède des satisfactions accordées aux nécessités premières d'assistance, d'hygiène et de confort : « La joie des yeux est un élément de la santé ». Voilà une belle parole ; elle est d'un économiste. Ainsi l'évolution des sociétés ne va pas à l'encontre de l'amour et du respect de la beauté. Les variations dont elles sont l'objet n'affecte l'art que d'une façon superficielle ou éphémère; il fait fatalement son bénéfice du progrès commun à l'humanité. Les découvertes de la science, qui lui semblent d'abord opposées, finissent toujours, judicieusement utilisées, par tourner à son profit. Il faut se consoler d'acquérir, en échange de menues pertes, des avantages durables et chers

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au plus grand nombre. Varier n'est pas déchoir. Les arts ne disparaissent pas, ils se métamorphosent; le fait qu'ils se répandent n'implique nullement qu'ils s'abaissent. On a médit à satiété de la photographie et des procédés de gravure qui en dérivent; ils n'ont atteint que les copistes sans troubler les créateurs; au total, nulle invention n'a secondé plus efficacement la formation du goût et la culture esthétique. Parmi les hérésies Ruskinennes, les plus pénibles sont celles où ce noble esprit se déjuge et se dément comme il lui arrive mainte fois d'ailleurs. Il rêve à des destins préférables et sa conception de la vie est la plus immobile qui se puisse imaginer. Ce révolutionnaire est l'ennemi né de la pensée et de la civilisation modernes. Les réformes qu'il préconise ne s'admettent pas sans les innovations qu'il réprouve. Vous le croyez avide de beauté pour chacun et jamais Ruskin ne s'est montré aussi violent, aussi partial que dans ses diatribes contre la machine, auxiliaire de tout effort, agent de toute diffusion. Il n'a pas compris que la conquête des forces asservies au commandement des hommes allait soulager leur peine, accroître leur pouvoir, élargir leur existence. « Le travail se spiritualise, gagne en élévation : à la créature de fer et d'acier la partie matérielle de la besogne; à la créature de chair et d'esprit de combiner, de régler... » Si cosmopolite qu'il semble, Ruskin partage avec sa nation et sa race l'enthousiasme pour les prouesses de la vigueur musculaire. Sa prédilection reste indifférente à la sagacité qu'exige la conduite d'une machine, outil perfectionné, plus complet que nul autre, instrument docile des volontés affranchies. Il se fâche à l'idée d'une compatibilité possible entre le culte de la beauté, la dignité de la vie et l'emploi des procédés mécaniques; pourtant seule la locomotion à vapeur, contre laquelle il proteste, lui permettra de se réaliser intégralement dans ses livres; ainsi, sans l'aide du tour à réduire, un Chaplain, un Roty, un Charpentier n'auraient traduit qu'une faible partie de leurs conceptions, au plus grand préjudice de l'art et de la pensée. Le mépris hautain du progrès s'accompagne chez Ruskin d'une dévotion au passé qui confine au paradoxe, à la manie ou au dilettantisme. Gardons-lui moins rancune de ses visées rétrogrades, de son système de l'imperfection nécessaire, que de sa tendance décidée à sacrifier l'inspiration au métier. Ici l'abus esthétique est flagrant. Le souci de l'interprétation l'entraîne à négliger l'importance du modèle dans son esprit le départ s'établit mal entre la suprématie de l'inventeur et la subordination des moyens d'expression, sujets à différer. Un travers fréquent met en conflit le