Extrait

Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.

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ART & INDUSTRIE SOMMAIRE: Broderies Russes. --- Louis Vauxcelles. --- Emile Robert, maître ferronnier. --- Ch. Imbert. --- Les Arts Décoratifs au Salon de Nancy. --- E. Nicolas. --- Les Arts Décoratifs au Théâtre. --- E. Belleville. --- 40 pages 42 illustrations --- 4e ANNEE FEVRIER 1912

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Broderies Russes Le visiteur qui pénètre dans les salonnets où Mme la princesse Ténicheff a organisé son exposition d'art populaire russe, (galerie des Artistes contemporains, 19, rue de Caumartin) est tout d'abord agréablement impressionné par un spectacle auquel son regard n'est guère habitué; celui d'une harmonie de tons rendue délicieuse par la fusion des coloris les plus doucement apaisés qui se puissent concevoir. Portières et rideaux, mouchoirs et ombrelles, bandes de tapisserie, tapis de table et de parquet, serviettes, nap-pes et napperons, toutes ces broderies qui pendent négligemment le long des murs, s'amorcellent sur les tables, se drapent autour des cheminées, se groupent dans les encoignures, offrent dans leur infinie diversité une caractéristique uniforme: rien n'y heurte les yeux, rien n'y brutalise la rétine; aucun éclat ne choque, aucune fausse vivacité n'effraie. Et pourtant l'on est charmé de cette bigarrure, du reste admirablement fondue. Il n'est pas de nuance calme qui ne se retrouve sur ces toiles et ces ficelles. Car la matière employée demeure la plus simple et la moins coûteuse : c'est avec de la toile plus ou moins grossière et de la ficelle plus ou moins fine que travaillent les collaboratrices de la princesse Ténicheff, paysannes inconnues des environs de Smolensk. Et force nous est bien de rappeler dans ses grandes lignes l'œuvre de rénovation esthétique entreprise à ses risques et à ses frais, pour sa gloire aussi, par cette grande dame qui est également une grande artiste. Broderies Russes. - Fasc. I.

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C'est la-bas, dans le brumeux pays du nord, à Talachkino, que la princesse souhaita créer un art populaire russe. Et j'entends par art populaire non pas un art fait pour le peuple, mais un art sorti du peuple. Situés à Krivitchy, dans la province de Smolensk, « sur la grand’route vers la Grèce », les installations de Talachkino auront constitué un centre unique au monde : on y trouvait un mélange imprévu d'économie rurale et de fantaisie artistique ; une école d'agriculture voisinant avec des ateliers d'art ; des vieux « térems » à l'antique mode russe touchant une moderne villa d'Occident. Ces mots « l'Ecole de Talachkino » signifient aussi bien : l'endroit où s'enseigne le métier du laboureur, et l'Académie où l'on apprend la beauté. Union extraordinaire de pratique agreste et de culture artistique, Talachkino attire par milliers les gens d'alentour. Ajouterai-je que ce pays béni possède un théâtre, que des chœurs y chantent, que les laboureurs quittent la faux pour courir au foyer, revêtir leurs costumes, répéter avec une joie patiente ? C'est bien autre chose que le mercantile Oberammergau. C'est de là que sorte les œuvres d'art voulues par la princesse Marie Ténicheff et exécutées par les villageoises de la région. Elles apportent à Talachkino le fil et les toiles qu'elles ont de leurs mains fabriqués dans leurs isbas à l'aide de rouets et de métiers primitifs. Tous ces matériaux sont remis à la teinturerie de la princesse, où ils empruntent les couleurs rares qui font le premier plaisir d'une visite rue Caumartin. Cette question de la teinture des toiles et des fils donna beaucoup de peine à la princesse. Il ne s'agissait pas d'appliquer une fois de plus les procédés tinctoriaux de cette abominable chimie des couleurs, ou les Allemands sont passés maîtres, mais qui reste à jamais étrangère à la beauté. Vous savez la folie qui s'est emparée des artistes depuis quelque cent soixante-dix ans : le bleu de Prusse découvert en 1749, le chrome, inventé en 1797, le bleu de cobalt formulé par Thénard en 1804, le cadmium, qui remonte à 1817, l'outre-mer artificiel enfanté par Guiniet en 1828, le vert émeraude, né en 1859, bref toutes les trouvailles de la palette moderne (sans oublier les pierres précieuses de Gustave Moreau et les métaux que manie avec goût M. Manzana-Pissarro) ont exaspéré l'art du peintre plus qu'ils ne l'ont enrichi. Mme Ténicheff a réalisé cette heureuse idée de négliger le marchand de produits chimiques et de faire appel aux traditions, seules capables de livrer le procédé qui teint les étoffes d'une manière inaltérable. Par ses ordres, de longues recherches commencèrent dans les campagnes de Smolensk. On fouilla l'un après l'autre les coins les plus perdus de la région. Auprès des vieilles femmes on se procura des recettes mystérieusement transmises de génération en génération, des renseignements quasi secrets sur les différentes herbes et sur le moyen d'en extraire les jus colorants usités jadis par le peuple, alors qu'il

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ignorait les affreux produits sortis des usines moscovites ou autres. Et après toutes sortes de complications et d'échecs, ce fut la réussite totale : les visiteurs de l'exposition peuvent en juger. Toute une gamme de tons fut constituée, allant du brun foncé et du violet presque noir au gris-bleu semblable à la poussière du pastel et au rose délicat de la perle. Le bis, le roux, le rouge orangé, la fraise écrasée, la pulpe de grenade, le vieux rose, le vermillon mat, le réseda, le vert amande, le vert feuille de saule, l'olivâtre, le gris vert, le beige, le brun noisette, le brun terre labourée, le havane clair ou foncé, le violet rouge, le mauve, le bleu lavé, le bleu mauve, le bleu verdâtre, le bleu plume de geai, le gris-bleu, le gris-jaune, et que d'autres teintes encore, se mêlent sans dissonance dans l'exposition de la rue Caumartin. Leur ensemble n'inflige pas la secousse d'un bariolage, mais donne l'agrément d'un accord parfait. Concevez enfin que cette polychromie est d'une idéale harmonie. Elle n'évoque point, sinon par contraste, les violences où se complaisent les yeux andalous ou napolitains. Ni aucune couleur ne brusque le regard, ni l'assemblage des tons ne comporte la moindre provocation. Sans doute, depuis des siècles, ces teintes, obtenues par la décoction des végétaux, ont réjoui les regards des paysannes de cette plaine russe, parce qu'elles ressemblaient au paysage septentrional, parmi lequel les vapeurs atténuent la vivacité des coloris, enveloppés et fondus dans une atmosphère où rien ne s'affirme, mais où tout se devine, confondu dans la note universelle d'une nature embrumée. C'est pourquoi les toiles de la princesse Ténicheff, fabriquées sur ce terroir éclairé par les rayons d'un soleil toujours tamisé, n'éclatent pas comme les cuivres d'une fanfare ; elles se marient à la façon des feuilles multicolores, vertes, rousses, brunes et grises, qui jonchent le sol d'une forêt automnale. Tels sont les trésors de couleur que les paysannes vont querir en portant à l'usine princière leurs humbles matériaux. C'est avec ces matériaux sans valeur, trempés dans les liquides convenables, qu'elles bâtissent les œuvres exposés par les soins de Mme Ténicheff, lorsque, brodeuses expertes, elles couvrent les toiles de leur « stichki » (point). Une promenade à travers les trois salles de l'exposition va nous montrer toute la diversité de leur technique et de leur production. Voici d'abord, de ci de là, des ombrelles qui ne ressemblent ni au petit dôme orné de dentelles que sont accoutumées de porter nos belles madames, ni au parasol pseudo-normand, fait d'une cotonnade rouge vif bordée de violets et de jaunes aveuglants et monté sur un rustique « bâton normand » à longue lanière de cuir fauve, — ni même a rien de connu. Les ombrelles de la princesse Ténicheff sont, les unes, taillées dans une grosse toile et entourées