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ART ET DÉCORATION LIBRAIRIE CENTRALE DES BÉAUX-ARTS, 2, RUE DE L'ÉCHELLE-PARIS. N°1 SÉRIE N°1 Ce Numéro ten Francet : 40 fr. --- Gaullemay Musing
Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.
ART ET DÉCORATION LIBRAIRIE CENTRALE DES BÉAUX-ARTS, 2, RUE DE L'ÉCHELLE-PARIS. N°1 SÉRIE N°1 Ce Numéro ten Francet : 40 fr. --- Gaullemay Musing
ÉCRIT EN 1854 L'école française, dans son éparpillement, est arrivée au point de partage où l'on trouve deux routes : celle qui conduit à une renaissance, celle qui mène à une décadence. Avec les éléments d'une forte constitution, la vigueur au départ, le bagage complet du voyage, nous sommes dans un si grand désordre d'idées, dans une telle incertitude de projets, dans ce vague qui côtoie à distance si égale l'ardeur du combat et le découragement de la lutte, que nous pouvons, selon ce que sera la direction, marcher à pas de géant dans la bonne voie ou nous enfoncer aussi rapidement dans la mauvaise. Pour l'industrie, l'avenir du progrès sera atteint quand des artistes supérieurs se feront industriels, quand des industriels intelligents seront artistes : une fusion intime de l'inspiration et de l'application, une association étroite entre l'imagination de celui qui invente et la main de celui qui exécute ; association qui seule peut calmer la fougue de l'esprit, seule ennoblir et relever le travail de l'outil ; association qui surtout maintient dans une juste proportion la part que l'industrie doit faire à l'art, la part que l'art doit faire à l'industrie pour que le meuble reste un meuble, en devenant un chef-d'œuvre.
--- Ainsi, point de doute, point d’hésitation : avant de former le goût des fabricants, occupons-nous de l’éducation du public. Là est la planche de salut. L’industrie ne doit connaître qu’une chose, la demande de celui qui achète. La terre du bon Dieu produit suivant ce qu’on sème dans les sillons et rend le blé dont le laboureur a répandu la semence; si le public sème de l’ivraie et des chardons, pourquoi exiger que l’industrie rende du froment, et du plus beau et du meilleur? Encore une fois, faites l’éducation du public, les artistes surgiront du sein même de l’industrie ainsi sollicitée, et les industriels seront en mesure de répondre à de nouvelles et plus judicieuses exigences. C’est en cela, plus qu’en toutes choses, que nous différons de la Grèce des beaux temps. On vante ses grands artistes; j’admire surtout son grand public, qui comprenait ses artistes en même temps que, par la fixité et la pureté de son goût, il les maintenait dans la recherche exclusive de l’idéal et de la beauté. Aussi est-il grand temps de s’occuper des consommateurs, après avoir accordé toute l’attention, tous les encouragements aux producteurs. Dans cette question délicate des arts, quand on a formé le talent du peintre et du sculpteur, il n’y a que la moitié de la besogne faite, il faut encore former le goût du public qui est le consommateur; car c’est de l’action réciproque de l’un sur l’autre, de celui qui produit sur celui qui juge ou achète, de celui qui juge sur celui qui crée, que résultera le progrès vrai, fécond, durable. Le public acheteur, tel qu’il se compose aujourd’hui, pervertit l’école en l’entrainant dans les déviations les plus fausses, dans les exagérations les plus perverses. Aujourd’hui, il applaudira le tableau esquissé et jamais assez lâché; demain, il lui faudra de la couleur, mais de la couleur à tout prix; une autre fois, il ne demandera que des empâtements à tant la livre. ---
--- Quoi qu’on fasse, l’artiste devra toujours compter avec le public; plus ce public sera initié aux beautés de l’art, plus l’artiste pourra s’abandonner sans arrière-pensée à l’étude de la nature et à sa manière originale de la comprendre et de la rendre. Dans l’état actuel des choses, c’est une concession continue, un compromis déplorable. Les neuf dixièmes des artistes regardent le public avant d’étudier la nature, et ils ne la voient qu’avec ses yeux, j’entends toutes sortes de combinaisons factices, de malentendus, de partis pris, de coloris conventionnels, de factures à la mode. Reste un dixième d’artistes fervents adorateurs du vrai et du beau. Le luxe des arts coûte bien peu à une nation. On en est étonné quand on le compare aux dépenses que lui imposent son armée, sa marine et la guerre, cette gloire ruineuse. L’argent dépensé à Versailles, à Trianon, à Marly, est considérable sans doute; mais il passe inaperçu quand on en compare le chiffre aux trésors dévorés par les guerres de Louis XIV. En dépit d’une déplorable éducation, l’art français, comme un vigoureux garçon, a grandi; il y a bien du désordre dans ses idées, les aspirations les plus incohérentes agitent son âme, des projets discordants remplissent son cerveau, mais il y a de la vie et du bon vouloir; toute ressource n’est donc pas perdue, si vous refaites cette éducation avec amour et avec suite, en traitant l’art comme un être sérieux et en le jugeant digne de quelques sacrifices. --- Comte de LABORDE Extraits du Rapport de l’Exposition universelle de Londres, 1851 ---
Dessin. Projet de sculpture pour un monument à Alfred Jarry, par O. Zadkine.
Exégèse poétique de JEAN-MICHEL FRANK LA SOLITUDE est bonne conseillère. Si le poète semble en casser autour de lui, l’immobilité glacée, à coups de poèmes, c’est par un de ces trompe-l’œil de l’écriture, qui existent, pour cette dernière, autant sans nul doute que pour la peinture et l’architecture, bien qu’ils soient, dans les circonstances de l’âme, moins visibles que dans celles des sens. En réalité, le poème isole l’être du monde beaucoup plus qu’il ne lui permet de communiquer avec lui. Vers à vers, nous nous fabriquons une transparente armure d’écorce, qui nous laisse aussi nu que le jeune guerrier grec dont parle l’Anthologie. Salle à manger. Murs panachés points en blanc coquille d’œuf; table de chêne; mobilier chêne et cuir blanc. (Chez Mme C.-J. Artaud.)
Grand salon. Murs blancs; couverture des sièges blanc, vert, jaune; lampes de Gia-cometti; tapis point noué laine naturelle. (Chez M. R. Patenôtre, à Nice.) C'est l'un des paradoxes mortels de la poésie. J'entre dans une pièce que vient de quitter Jean-Michel Frank. Je veux dire une pièce qu'il vient de terminer. Quelque part, inapercevable, un mécanisme secret déroule du silence et de la solitude. La chambre en est pleine. Elle va en vivre à l'insu de ses habitants possibles, qui croiront être seuls à l'animer. C'est ainsi qu'à Rome, la nuit ne descend pas du ciel, elle se déverse avec une angoissante précision de cette énorme machine qu'est le Colisée, montagne de la Lune, infatigable dans son labeur d'appareil nocturne, d'appareil alimenté par le vide, et qui le transforme en une ombre qui part d'une course folle à travers places et rues, comme le sang au milieu du lacis des artères. Une pièce décorée par Jean-Michel Frank se présente à moi sous des apparences semblables. Une ville. Je voudrais y circuler, m'y perdre, en interroger les surfaces, les parois, le territoire, à une échelle qui placerait le fauteuil ou la table, en face de moi, comme des monuments démesurés. Par jeu, ou par angoisse, ces deux mots n'étant pas d'ailleurs très loin de me signifier le même désir. A la vérité, par intuition de ce que l'art d'un décorateur comme Jean-Michel Frank est commandé, avec une constance admirable, par des exigences architecturales. Il faudra y revenir. Je parlais de solitude. Une chambre de Jean-Michel Frank, même abandonnée, même vide, si nous en surprenions l'espace délaissé à travers une meurtrière des murs, ou le simple trou d'une serrure, nous apparaîtrait habitée, ou
Grand salon. Murs blancs ; rideaux rayés blanc et vert ; couverture des sièges blanc, vert, jaune ; lampes de Giacometti ; tapis point noué laine naturelle. (Chez M. R. Patenôtre, à Nice.) sinon, au sens bien étroit du corporel, traversée par une circulation insolite de l'air, qui ne pourrait qu'être le signe d'une présence cachée. Je plains qui y entre sans soupçonner son indiscrétion, sans comprendre qu'il fait taire les conciliabules d'une langue inconnue, sans se sentir épié et bientôt investi. Je voudrais que les fantômes des rois de Crète ordonnent à Jean-Michel Frank de les ensevelir dans un nouveau Palais de Cnossos et de sceller sur eux, pour toujours, les portes, les ouvertures, les toits, afin que la Terre ait au moins un lieu réservé au recel du mystère. Je ne nie pas d'ailleurs que ce mystère ne souhaiterait alors le sacrilège, l'enfant visiteur dont la marche légère ferait, sans le vouloir, éclater les secrets morts. Ce rêve me plaît. Par lui, je veux signifier qu'une salle, une chambre, une demeure, laissées à l'ordonnance de Jean-Michel Frank, pourraient être dites habitées, vivantes, même si elles ne devaient être refermées que sur l'absence de tout ce qui ne serait pas elles et elles seules. Pourquoi l'art d'un grand décorateur ne serait-il pas mis sur le même rang que celui d'un grand peintre ? La vie d'un tableau dépend-elle des regards qui le contemplent ? N'aurait-il pas la même existence si son destin avait exigé de lui, par miracle, qu'il soit, depuis le jour de son exécution, privé à jamais de public ? Est-ce dire que l'art décoratif bénéficie de circonstances aussi favorables que la peinture en ce qui regarde l'absolu et la liberté créatrice ? Léonard énumérerait, lui,
les avantages dont un peintre dispose par comparaison à un poète. Il savait pourtant, mieux que tout autre, que les frontières sont mal gardées et qu'un art passe en fraude, assez souvent, les combinaisons mystérieuses que l'art voisin croyait sans doute avoir élaborées pour lui seul. Qui se vanterait aujourd'hui de pouvoir dire où s'arrête la poésie et tenir le registre exact de ses échanges avec le monde des sons, celui des formes, ou avec celui des formes ou des sons mêlés, je veux dire la danse ? Simplement, avec l'art décoratif, la question essentielle, et qui est plus grave peut-être pour lui que pour les autres arts, sauf pour l'architecture, c'est celle des rapports de l'œuvre et du public, et pourquoi ne pas parler brutalement : du créateur et du client. Tuons-nous à dire qu'il doit être aussi « respecté » que les autres, qu'il doit se suffire à lui-même, nous ne ferons pas malgré tout qu'il soit « indesirable ». Car c'est d'être le contraire dont nous allons avoir à le louer. Après tout, s'il fallait à tel ou tel admirateur de Picasso, de Dali, « vivre » à l'intérieur des toiles qu'ils contemplent de l'extérieur, s'il nous fallait choisir notre incorporation à un monde étranger, choisirions-nous celui de leurs œuvres ? On connaît le sort de ce gamin qui, à la poursuite de son ballon, pénétra dans une fausse perspective et ne put jamais en ressortir, prisonnier des mécanismes parfaits de la mathématique picturale de la Renaissance. C'est une aventure qu'aime Jean Cocteau. « Danger ! Ne pas pénétrer », devrait être inscrit à la porte de toutes les grandes œuvres. Et prenez « pénétrer » au sens moral : « ne pas comprendre »... Nous semblons nous être éloigné de notre sujet. Erreur. Je n'hésiterai pas, surtout en présence de l'art de Jean-Michel Frank que j'admire, à maintenir une défense parfaitement justifiée de l'irrationnel. Certes Jean-Michel Frank « se prouve » de multiples façons et sans rien esquiver des exigences extérieures. Mais les conditions auxquelles il s'adapte sont des conditions qu'il adopte, donc qu'il fait siennes, donc
Salle à manger. Murs ivoire; dallage marbre (ocre, noir et blanc); chaises et table en poirier garni tissu main, de teinte sable. (Chez M. R. Patenôtre, à Nice.)

Cet ouvrage, numéro 1 de la série 1 de la collection "Art et Décoration", explore la relation entre l'art, l'industrie et le public. Il aborde la nécessité d'éduquer le consommateur pour stimuler une production artistique de qualité et discute de l'influence du public sur les artistes. Le texte contient également des réflexions sur la poésie et la solitude, ainsi que des descriptions de pièces décorées par Jean-Michel Frank.