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Art et décoration SEPTEMBRE 1920
Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.
Art et décoration SEPTEMBRE 1920
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art et décoration REVUE MENSUELLE D'ART MODERNE Vingt-Quatrième Année — Numéro : 225 --- SEPTEMBRE 1920 --- PIERRE BONNARD ...
P. BONNARD. Pierre Bonnard V ERS 1895, 1900, quelques artistes commencèrent à attirer l'attention des critiques et des amateurs. Ils avaient coutume d'exposer ensemble, conscients d'affinités qui surpassaient leurs divergences. C'étaient Vuillard, Maurice Denis, K.-X. Roussel, Valloton, et enfin Pierre Bonnard, qui révélait, dans de petites études, un sens capricieux de la tache et une influence manifeste des Japonais. Il avait déjà donné des affiches, des dessins, des lithographies, et quelques peintures. Le tout était fin, amusant, très « décoratif », c'est-à-dire que quelques éléments de nature étaient soumis à une intention de l'artiste. Assez vite, d'ailleurs, il dut se rendre compte que cela ne pouvait aller très loin, et que la peinture était quelque chose de plus passionnant encore. Ne gardant des Japonais que leur composition déséquilibrée ou plutôt leur absence de composition, abandonnant les à-plats et les cernes, il se met à peindre d'après nature. La nature est son seul guide, et il la reproduit avec application, étant riche d'une fraîcheur de vision qui tient du prodige. Plus de synthèse ; Bonnard pousse l'analyse jusqu'à l'extrême, et ne reproduit que ce qu'il voit. Devant lui est le modèle, une femme nue assise ; le corps est doré comme un abricot, mais le mur d'en face jette sur les jambes un luisant lilas. Un peintre d'autrefois, soucieux de ne pas entamer l'unité de sa figure, eût supprimé, ou tout au moins atténué ce luisant. Bonnard le voit; et le pose sur sa toile. De
Art et Décoration P. BONNARD. même, peu lui importe que cette cuisse repliée ait l'air d'une patte de crabe. Il la reproduit telle qu'il la voit. Une obéissance aussi scrupuleuse à la nature est plus neuve qu'on ne le pense. Les impressionnistes, eux-mêmes, à part Degas, n'avaient point osé aller jusque-là. Corot lui-même, l'ingénue, demeure volontairement dans la gamme des gris, en même temps qu'il enveloppe et simplifie les formes, par une sorte de hantise obscure du canon antique. Nous sommes, avec Bonnard, exactement à l'opposé de la méthode classique, telle que l'a si magistralement exposée René Piot, dans le Bulletin du Salon d'Automne. Cette fidélité à la nature risquerait de devenir ennuyeuse, et de réduire la toile à n'être plus qu'un procès-verbal. Mais elle est vivifiée par la fantaisie. Ce démon familier, au moment où Bonnard s'applique à copier ce qu'il voit, lui heurte doucement le bras, lui souffle à l'oreille : « Regarde, il y sur le dos de cette jeune personne un rose délicat qui, sur les hanches, meurt en roux. On le distingue à peine. Toi seul le vois, et non les autres. Il est bien joli. Si tu le faisais un peu plus rose... encore... il faudrait l'exalter davantage... cette ombre étroite, dans le sillon qui sépare le dos en deux formes longues, qui te paraît d'un gris à peine verdissant, fais-la d'un vert de jeune pousse... vois, ton rose n'en est que plus vif et plus frais. » L'œil infiniment sensible de Bonnard découvre ainsi de subtils rapports de ton, là où le commun des mortels, et bien des peintres, ne voient que des gris. Mais il ne se contente pas de les reproduire tels qu'ils sont. Il est tellement enthousiasmé, et tellement amusé par sa découverte, qu'il la force, l'exagère. Le rapport originel est toujours le même, mais Bonnard le monte de plusieurs degrés, avec un tel goût et une telle science, que, dans sa toile, tout se tient, tout est juste. Car il ne faudrait surtout pas croire que le hasard et l'inspiration du moment, joints au don, suffiraient à produire ces délicates merveilles. C'est volontairement que j'ai parlé de science : celle de Bonnard ne crève pas les yeux, dissimulée qu'elle est par une gaucherie qui trompe bien des gens. Elle existe pour-
Pierre Bonnard Le Pré. P. BONNARD. tant; rien ne la révèle mieux que l'étude du jeu des tons froids et des tons chauds chez l'artiste. Dans la toile reproduite ici, et intitulée La Mouette, le modèle des visages est indiqué par des variations non point tant de valeur, c'est-à-dire de noir et de blanc, que par des variations de ton, c'est-à-dire de couleur. Le maître, le guide, ici, ce fut Cézanne ; c'est lui qui précisa et développa cette loi chromatique, mise en valeur par les mosaïstes byzantins, par Véronèse, par les tapissiers du xvm siècle, et par Delacroix, que les différences de valeurs peuvent être compensées par des différences de tons. Le mosaïste byzantin ombre ses chairs briques avec des cubes verts ; Véronèse, un collet jaune avec du brun rouge ; le tapissier du xvm siècle, une étoffe rose avec un bleu lilas. Delacroix abonde en de tels exemples, lui qui, avec vingt ans de peinture de plus, aurait abouti à la méthode chromatique de Cézanne. Dans La Mouette, les visages des deux femmes baignent dans une ombre d'or virant au roux ; seules, les lumières sont d'un rose mauve. Là où Prudhon modèle avec du noir et du blanc, Bonnard modèle avec des tons différents, qui sonnent par leur voisinage. S'il n'obtient ainsi qu'un relief modique, si cela tourne peu,
Art et Décoration P. BONNARD. du moins sa peinture y gagne-t-elle un modelé doux, comme moite, un frémissement qu'accentue encore l'entrelacement de touches multiples, non pas isolées et sèches comme chez Seurat ou Signac, mais fondues l'une dans l'autre par l'usage fréquent de l'essence. La palette de Bonnard n'est pas riche qu'en tons frais ; s'il y a, dans ces dernières années, introduit des tons plus vifs, alors qu'autrefois il semblait ne se permettre que des gris, il sait pourtant, quand il le juge nécessaire, utiliser les noirs. Certains de ses paysages sont, à ce point de vue, surprenants. Les impres- sionnistes, Monet, Sisley, Pissarro, en ban-nissant le noir de leurs gammes très claires, tombent trop souvent dans le crayeux et l'in-consistant. Instruit, par leur exemple, et exempt de tout préjugé, Bonnard use du noir quand il le juge bon, et avec une science étonnante. Il a vu, tel jour, à telle heure, que l'ombre de ces arbres était noire. Elle le sera sur sa toile, sans que la vivacité des autres tons en soit atténuée. Ou bien, au-dessus de ces feuillages où se jouent des verts frais et légers, un ciel d'orage entasse des masses couleur de suie et de poussière. Les peintres
Pierre Bonnard Femme devant la glace. P. BONNARD. anciens, et bien des modernes, — ceci n'est point un reproche, — observent toujours ou presque toujours dans leurs toiles une certaine progression de valeurs. De même que l'on dresse les spectres des corps, et que l'on y retrouve toujours les mêmes raies. on pourrait construire le schéma de valeurs familier à chaque peintre. Bonnard est peut-être le seul

Cette publication d'Art et Décoration, datant de septembre 1920, présente un article sur l'artiste Pierre Bonnard, détaillant son évolution artistique, son approche de la peinture d'après nature et sa sensibilité aux couleurs. L'ouvrage inclut également des publicités pour des maisons d'art et de décoration, ainsi qu'une mention d'un supplément consacré à une œuvre de Bonnard.