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ART et Décoration Revue mensuelle d'Art Moderne SEPTEMBRE 1911 LIBRAIRIE CENTRALE DES BEAUX ARTS 13. RUE LAFOYETTE PARIS Prix de la Livraison : 2 fr. — Etranger : 2 fr. 50 --- Sommaire - Charles Cottet - JACQUES COPEAU - Une villa de Charles Plumet - GABRIEL MOUREY - Quelques travaux récents de Jules Coudyser - CHARLES SAUNIER - Planche hors texte : - Étude pour "La Douleur" - CHARLES COTTET --- 15e Année, N° 9

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Art et Décoration Revue Mensuelle d'Art Moderne COMITÉ DE DIRECTION : MM. VAUDREMER, GRASSET, LUCIEN MAGNE, JEAN-PAUL LAURENS, LÉONCE BÉNÉDITE, ROGER MARX, DAMPT --- ABONNEMENT ANNUEL PARIS & DÉPARTEMENTS . . . . . . . . . . . . . . . . 20 francs ÉTRANGER . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 25 francs Prix de la Livraison. France : 2 francs. — Étranger : 2 fr. 50 L’Année parue ...

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Jeunes filles de Plougastel, procession (1910). CHARLES COTTET N déployant sur les murs de la galerie Georges Petit toute l'histoire de sa pensée, de son talent, la courbe entière de son effort, M. Charles Cottet courait une dangereuse épreuve dont il sort, à nos yeux, grandi. Cette exposition d'ensemble de son œuvre était nécessaire pour nous expliquer à fond l'artiste. Dès le seuil, une gravité presque solennelle saisit l'esprit. Une considération prolongée, loin de suggérer des réticences, amplifie cette première émotion. Et si l'on cherche enfin une raison précise à laquelle attribuer la grandeur, l'importance du spectacle, il faut la découvrir dans l'insolite puissance de la personnalité qui s'y manifeste, l'une des plus victorieuses d'aujourd'hui... Elle se dégage naturellement, nécessairement, par le jeu d'une force intime et sereine, sans jactance ni grimace, paroxysme ni para-doxe, sans incohérence. Elle a la cohésion, l'unité, le poids. Elle est patiente et confiante. Elle est sans caprice. Quels que soient les curiosités de l'esprit ou les appétits de la sensibilité, rien ici ne retarde, ne détoure ni n'égarre la démarche de la volonté. Une volonté qui, pour découvrir sa vérité, pour entrer en possession de sa sincérité, revient sur elle-même et se recommence, insiste, va s'aggravant avec les années, avec l'expérience et le sentiment de plus en plus impétueux, de plus en plus maîtrisé, des moyens propres à son expression. Deux choses nous sont enseignées par cette exposition, également surprenantes: que ses dons de peintre, Cottet en disposait dès ses premiers essais et qu'il ne les a jamais, dans la suite, énervés ni dissipés; que sa voie d'artiste il la reconnut pour ainsi dire d'emblée et qu'il sut ne point s'en écarter durant trente

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Art et Décoration années de carrière, tout entier requis, occupé par un unique sujet, sans s'y épuiser ni même s'y fatiguer... Quel est donc l'enseignement, quelle la discipline qui présidèrent à la formation puis au développement de ce caractère d'artiste? Il semble bien que Charles Cottet se soit formé et développé tout seul. Les leçons dont il a profité ne sont pas celles — vite délaissées d'ailleurs — qu'il put recevoir fortuitement de l'Académie Jullian, ou de M. Maillard, ou de M. Roll; mais celles que sa nature et son goût le conduisirent à rechercher près de Rembrandt, de Daumier, de Millet, de Puvis peut-être, surtout de Courbet, épris comme lui des écoles espagnole et hollandaise. Encore demandait-il moins à l'œuvre de ces maîtres une formule esthétique qu'une émulation, une exaltation professionnelles. Quant aux influences du moment et du milieu, elles n'ont nullement marqué Charles Cottet qui, dès son plus jeune âge, paraît imperméable à tout ce qui n'atteint pas son cœur par le chemin de ses sens. Il commence à peindre en plein impressionnisme. Sans doute son esprit, dont une curiosité universelle jointe à une naturelle bienveillance est restée la marque apparente, n'est-il pas hostile à la tendance nouvelle. Mais toutes les puissances secrètes de son tempérament l'y opposent. La finesse de son œil, la légèreté de sa main lui eussent permis d'acquérir une place enviable dans cette transitoire peinture d'analyse à laquelle les meilleurs de son temps s'adonnaient. Si la Femme allaitant son enfant dans son lit, qui est de 1884, évoque par ses subtiles rapports de blancs la délicatesse de Berthe Morizot, pourtant quelques natures mortes de 1883 et quelques études de 84, 85 et 86 accusent nettement le vrai registre du peintre et cette "gamme profonde, chaude, colorée et mordorée qui lui est tellement propre... qu'on la retrouve déjà — nous apprend M. Léonce Bénédite — avec toutes ses caractéristiques de rareté dans la composition du ton, sur une peinture enfantine

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Charles Cottet exécutée d'après une image de journal à l'âge de quatorze ans". Quelle fatalité heureuse — et qui n'est point si banale en ce monde — permit à Charles Cottet de faire tout naturellement la chose pour laquelle il était né, — je l'ignore. Le fait est qu'il aborda sa tâche sans aucune de ces pertes de temps, de ces incertitudes, aucun de ces faux engouements qui sont ordinairement le lot des jeunes artistes, particulièrement de ceux que la province envoie de bonne heure à Paris. Cottet, né chercheur, devait l'être dans un sens unique, le sien. Avec une sagesse inaltérable et peut-être un peu narquoise, il sut se tenir à l'écart des agitations esthétiques qui se produisirent autour de lui. Mieux que les théories, son instinct l'avertissait. Quelle était la qualité propre de cet instinct, son idiosyncrasie, dès avant ces années 1882-83 où nous le voyons quitter sa famille, son lieu natal et son collège d'Évian pour venir à Paris rôder autour des écoles et s'en dégoûter, — voila ce qu'il faudrait savoir. On voudrait, là-dessus, recevoir les confidences, les confessions de l'artiste lui-même... Il les a faites dans son œuvre. L'éloquence de celle-ci, sa signification, gisaient déjà, j'imagine, dans ces premières émotions morales, dans ces rêveries d'enfant au sein des solitudes alpestres, dans ces croyances inquiètes, ces troubles et profondes intuitions que le jeune homme portait en lui et qui soudain tressaillirent, s'élucidèrent et s'exaltèrent avec la faculté de se traduire, au contact d'une terre et d'une humanité dont le tragique amer et la morne beauté allaient pour jamais emprisonner Cottet. *** Cottet a vingt-deux ans quand il fait en Bretagne son premier voyage à pied, lequel décide de sa carrière; vingt-neuf ans quand il s'installe à Camaret pour y entreprendre la série désormais ininterrompue de ses tableaux synthétiques de la vie bretonne. S'il est devenu en quelques mois l'hôte familier de cette contrée, s'il l'a découverte ou plutôt reconnue sans hésitation, s'il l'a faite

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Art et Décoration sienne, dirait-on, par l'intuition si exacte et si forte dont il l'a pénétrée, c'est — j'y insiste — parce qu'elle ne lui fut qu'un prétexte à révéler les émotions dont sa propre nature était imbue. Une prise de cœur, entre elle et lui, s'opéra. Telle est la marque de cet artiste. Avant que les choses n'aient eu le temps de venir à lui, il est sur elles, en elles, et les possède. Il sait ce qu'il a à dire, et n'aura pas besoin d'un grand nombre de compositions pour l'exprimer. Sa recherche tourne autour de quelques motifs et ne vise qu'à les approfondir. Toutes ses études montrent un observateur rigoureux, mais qui réduit l'objet aux sommations de son tempérament, aux exigences de sa méditation. Sa personnalité n'abdique sous aucun prestige, ne mollit sous aucun climat. D'où qu'elle tire son inspiration, elle lui reste supérieure. Voyez les études rapportées de Hollande, d'Espagne, d'Égypte même : quel air de famille les rattache, malgré tout, à celles qui furent exécutées dans les parages du golfe de l'Iroise. Les parti-pris y sont les mêmes. C'est que Cottet ne peut pas recevoir une pure « impression », une impression instantanée et isolée, au sens où l'entendent les impressionnistes. Elle vient toujours se ranger, se classer dans son esprit, selon sa pensée dominante ou la préoccupation du moment. Elle entre dans une continuité, dans un ordre. Elle se compose déjà. Renseigné pour lui-même sur les vérités du paysage, Cottet entend surtout renseigner autrui sur sa vérité personnelle, et moins sur son impression que sur sa réaction. Il est moins soucieux d'analyse que d'affirmation, ou plutôt : l'analyse s'est opérée déjà, dans son esprit, au moment où il saisit un pinceau pour commencer son récit. On a dit qu'affrontant sa toile blanche

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Charles Cottet Lamentation des femmes de Camaret autour de l'église de Notre-Dame de Recamadour, incendie (1977).

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Art et Décoration Cottet sait par cœur le tableau qu'il va composer, parce qu'il en a longuement étudié les parties avant de se décider à peindre.(1) On pourrait dire aussi justement qu'installant son carton d'étude devant la nature, il sait à quelle question celle-ci devra répondre. Il ne la consulte pas: il l'interroge. Un sentiment déjà très volontaire, une intention très mani- entrerait — altère, chez le peintre, la fraîcheur de ses sensations ou vienne en gêner la naissance. Son information est parfaitement authentique, constamment renouvelée et variée. Trois salles entières de la récente exposition montraient un choix nombreux d'études, de notes, de souvenirs: Paris, la Hollande, l'Espagne, Venise, la Méditerranée, la Haute- Appartient à M. PACQUEMENT. feste guident le choix du ton, inclinent le sens de la touche... Cela n'est pas à dire qu'un à-priorisme concerté — où quelque peu de littérature (1) Camille Maucclair a écrit sur Whistler: «Il composait le modèle peint d'après le modèle vivant, le savait par cœur. Seulement alors il prenait sa palette, y préparait très minutieusement un ton, cherchait vingt fois la place exacte où poser sa touche — hésitation apparente qui n'était que la genèse d'une certitude — posait cette touche et n'y revenait plus... C'était donc le contraire d'un réaliste, qui peint tout et laisse à la nature le soin de suggérer : Whistler définissait ce qu'il pensait d'un être.» (De Watteau à Whistler). Savoie, l'Égypte, l'Islande, Constantinople et la Bretagne, qui étonnent isolément par leur précision physionomique et la justesse évocatrice de leur atmosphère; et cela en dépit de la marque commune que leur impriment un esprit, une volonté dont l'œuvre entier tient son unité et sa signification. Bien plus: il semble que mieux le sentiment d'une page était préconçu, plus fortement elle recevra dans l'exécution son caractère objectif d'individualité. Cette communion par l'esprit, cette possession directe, immédiate, foudroyante — où il y a

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Charles Cottet quelque chose de la faculté du dramaturge à “vivre par d'autres corps et d'autres âmes” — n'excluent nullement chez Cottet le sens d'un réalisme scrupuleux. Son réalisme est le truchement le plus autorisé de son lyrisme. Celui-ci n'exténue ni ne distrait l'attention; il la soutient, au contraire, la dirige, la fixe et la renforce, la rend plus pesante et plus Nulle part, je pense, Cottet n'a traduit avec autant d'éloquence les inclinations de son tempérament et les tendances de sa pensée; nulle part il ne s'est montré plus grand peintre. Fraîcheur de ton que des reprises incessantes n'ont point fatigué, subtilité du modelé, densité de la matière : voilà bien des mérites strictement picturaux. Ils prenante. Plus un spectacle émeut l'artiste, exalte son cerveau, fait tressaillir sa chair, mieux il en prend texte pour s'exprimer lui-même. Mieux il s'exprime lui-même, plus profondément il étudie la nature, plus âprement il entre en lutte avec elle pour la réaliser, c'est-à-dire l'égaliser, ou plutôt la surpasser, en lui empruntant ses propres méthodes et ses moyens même... Je pense, notamment, à la belle série des Nus, laquelle aboutit au Grand Nu de 1904, une étude dans toute la force du terme, qui est peut-être un chef-d'œuvre. coïncident avec une effusion lyrique (1). L'absence de toute virtuosité dans l'œuvre de Cottet, presque de toute gratuité, ne permet aucun doute sur sa sincérité foncière, sur son contact permanent avec les choses. (1) La “Variante pour l'Enfant Mort” (1899) offre un bon exemple de la santé de l'artiste, de cet équilibre où se balancent dans son œuvre, l'intérêt pictural et l'intérêt moral. Si chargée d'émotion humaine que soit cette composition, elle laisse assez de champ au jeu du peintre pour que celui-ci se plaise à ces accords de tons purs qui détendent l'harmonie sévère de son tableau.

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Art et Décoration Une longue expérience, un savoir consommé n'ont point frelaté sa vision. Il reste naïf. Plutôt que de se séparer d'elle, il se laissera déconcerter par la nature. Certaines chutes abruptes, certaines interruptions, la rudesse parfois un peu sommaire d'un dessin sans complaisances ni fioritures, enfin ce "candide et savoureux embarras" dont parle M. Bénédite, attestent que Charles Cottet, comme Cézanne, là où lui fait défaut le moyen direct, le moyen personnel et sincère de traduire sa sensation, ne sait et ne veut la remplacer par aucun artifice. De la signification générale de l'œuvre qui nous occupe, de l'interprétation poétique, voire philosophique, qu'elle supporte, il serait vain d'esquisser un commentaire après l'excellente étude qu'a publiée la Revue de Paris du 15 juin sous la signature de M. Louis Aubert. M. Aubert a, pour ainsi dire, paraphrasé l'inspiration de Charles Cottet. Il en a décrit en termes vivants la scène accoutumée et le décor principal: "Soudain, au contact de la houle océane, c'est un énorme mascaret de roches et de vagues, une chute brusque de falaises, un écroulement de hautes ruines, un sursaut de promontoires et d'ilots cabrés, qui s'arc-boutent pour la suprême résistance... puis le glissement du massif vaincu sous la mer. Dramatique fin de terre; solitude qu'ébranlent les coups de béliers des vagues... Dans les paysages de Charles Cottet, qu'ils soient vus de l'Anse du Toulinguet ou du Cap de la Chèvre, la grande houle atlantique, les courants de flot et de jusant, qui, de Manche en Océan et d'Océan en Manche, parcourrent furieusement le golfe de l'Iroise, le vent d'Ouest forcené assaillent de plein fouet les tours, les éperons, les donjons du continent, sertissent d'écume, couvrent d'embruns, encerclent de nuées cette zone amphibie ou coquillages et goëmons scintillent sur les champs, tandis que fort loin, au large, la côte égrène ses promontoires, ses chaussées et ses dalles, — dernières terres d'Europe auxquelles le soleil couchant adresse son adieu." La vertu propre d'un paysage de Cottet — maritime ou terrien, de Bretagne ou d'ailleurs et même désert — c'est son pathétique. J'entends le mot dans une acception purement plastique. Il y a un pathétique qui résulte de l'arabesque et du mouvement de la composition, du rapport des volumes, de l'accent des valeurs, de la manière enfin dont les formes inertes entrent en conflit avec la lumière qui les baigne. La plupart des études de l'artiste, sourdement lumineuses — et qui procèdent, dirait-on, du blanc et noir de l'eau-forte (i) — expriment par des oppositions simples et grandes ce conflit. L'ombre envahissante ou fugitive vient toujours lécher quelque coin du tableau. Elle est là, comme un souvenir ou comme une menace. C'est une présence qui trouble la solitude et l'anime. Elle y fait flotter une appréhension déjà consciente, quelque chose d'humain. Dès lors nous nous sentons pénétrés de la première amertume de ce drame que Charles Cottet, abordant les grandes synthèses, portera à son intensité suprême par l'immobile et muette confrontation de la créature avec la création, dans l'atmosphère la plus propre à solenniser l'angoisse et la méditation, je veux dire: le clair-obscure... "C'est — dit Fromentin — la forme mystérieuse par excellence, la plus enveloppée, la plus elliptique, la plus riche en sous-entendus et en surprises, qu'il y ait dans le langage pittoresque des peintres. A ce titre, elle est plus qu'aucune autre la forme des sensations intimes ou des idées... Elle participe enfin du sentiment, de l'émotion, de l'incertain, de l'indéfini et de l'infini, du rêve et de l'idéal." Est-ce à cause de sa prédilection pour les aspects très accentués du paysage et de la figure humaine, de son goût pour les sombres accords et les contrastes éloquents; est-ce à cause de cette vibration personnelle qu'il a mise partout dans son œuvre? On a souvent taxé Charles Cottet de romantisme... Terme mal défini, sujet à l'abus, aux contradictions, et qu'il est dangereux d'employer. Pour moi, considérant l'artiste dans son adhésion à la nature et cet effort dont il la surmonte, dans (i) Cf. notamment Place de Ségovie, Eglise de Ségovie, Soleil couchant orageux, Goëmons le soir à Ouessant, Vue de Pont-en-Royan, Crépuscule pluvieux, et Pont-en-Royan soleil couchant où le pinceau travaille à la manière du burin, où la couleur a le mordant sourd de l'acide.